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Thibaud Mercier, dit Squall-Estel : auteur en amateur.


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09/08/2008 22:37
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1 Mirtul 1368,
Château-Suif, Côte des Epées.

J’ai pris le premier carnet venu, la première plume qui m’est tombée sous la main, la première table disponible, et à présent j’écris. J’écris d’une main tremblante d’émotions confuses et emmêlées, j’écris sans trop savoir quoi, encore moins à qui… tout ce que je sais, c’est pourquoi je le fais.

Si j’écris ces lignes, c’est parce qu’il semble que l’aventure dont je pressentais depuis toujours qu’elle allait bientôt commencer, soit déjà commencée. J’écris parce que je sens de toute mon âme que ma vie est parvenue à une croisée des chemins, qu’elle va bientôt – s’animer, basculer, sombrer, exploser, que sais-je. J’ignore ce qui m’attend, j’ignore ce que Gorion redoute, j’ignore quel danger l’a ainsi poussé à organiser ce départ précipité, bref, j’ignore des tas de choses, mais je sais au moins une chose : si je dois mourir demain, je ne veux pas que ma vie ait été inutile, muette, oubliée, comme une étoile filante qui n’aurait éclairé le ciel de personne.

Il faut que je mette de l’ordre dans mes idées. Voyons, par où suis-je censé commencer ? Si j’étais un étranger découvrant les premières lignes de ce journal, qu’est-ce que je voudrais savoir d’emblée ? Ah, oui : je suppose que je dois me présenter.

Bien, mon nom est Lohengrin, et je suis un paladin d’Ilmater, le Dieu Miséricordieux. Oh, je vous arrête tout de suite. Si vous commencez à vous imaginer l’archétype du Paladin Pur, Sans Reproche et Aux Dents Eclatantes, tel qu’il apparaît dans les contes, les légendes et les romans à l’eau de rose, vous allez déchanter. Si vous me voyez déjà aussi comme l’un de ces bigots fanatiques bornés et enchaînés dans des principes dogmatiques abscons, et qui n’ont d’intérêt que dans la mesure où ils tapent fort avec une épée et arrivent à aligner quelques bribes de magie sacrée, vous vous mettez le doigt dans l’œil droit jusqu’à l’omoplate gauche. Non, en fait, c’est presque par hasard que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui. J’ai même longtemps ignoré de quelle divinité j’étais un paladin.

Je vous explique en gros comment j’ai découvert que j’étais un paladin : c’était le jour où, pour la première fois, j’ai guéri quelqu’un par simple contact de la main. C’était un vieux sage en visite à Château-Suif, qui était tombé dans les escaliers de marbre de la bibliothèque. J’étais juste à côté, et j’ai tellement ressenti sa douleur et son désespoir que j’ai réagi instinctivement. Je me suis précipité sur lui, j’ai mis ma main sur son front, et c’est alors que ça s’est passé. J’ai ressenti une merveilleuse chaleur, un flux de compassion et de pitié, qui m’emplissait et me débordait, pour rayonner autour de moi – c’est cette même impression que j’ai encore aujourd’hui, à chaque fois que l’utilise… aujourd’hui où j’ai appris à le maîtriser et à canaliser cette énergie. J’avais quinze ans : c’était il y a quatre ans seulement…

Imaginez l’ahurissement de mon entourage. Il faut vous dire que je suivais à cet époque un entraînement de guerrier, mes dons de guérisseurs étaient donc complètement inattendus. Ce fut Parda, l’aîné des lecteurs de Château-Suif, qui comprit le premier qu’un dieu m’avait pris sous son aile. J’ai vécu pendant quatre mois dans l’inquiétude la plus complète. Quand je repense à cette époque, j’en souris… j’avais tellement peur ! C’était quoi, au juste, un dieu ? Et ce dieu qui avait choisi d’entrer dans ma vie, qui était-il par rapport aux autres dieux, et que me voulait-il, au juste ? Qu’est-ce que j’étais censé faire, à présent ? La vertu cardinale d’un paladin étant le sens de l’obéissance et du devoir, et moi n’ayant jamais spécialement possédé cette vertu, je doutais fort de faire un paladin convenable. Mais comment refuse-t-on de devenir un paladin ? On écrit poliment à son employeur ? Ca ne paraissait évidemment pas si simple …

La réponse m’est venue au bout du quatrième mois. Un songe, un rêve tout simple et tranquille, où il s’est montré à moi. Un dieu compatissant et bienfaisant, un dieu capable de larmes, qui avait vu au plus profond de mon cœur, et qui, lui, savait. Il m’avait donné sa bénédiction non pour me demander mon obéissance, mais parce qu’il savait qu’elle lui était déjà acquise. Parce que ce que je voulais faire de ma vie était déjà ce qu’il voulait qu’elle devienne. Aider ceux qui souffrent. Combattre ceux qui font souffrir. Aller vers ceux qui n’ont plus rien que la douleur et le désespoir, et leur apporter un rayon de consolation. A mon réveil, j’avais appris la confiance en même temps que le nom de mon dieu : Ilmater, Celui Qui Console.

Voilà donc comment je suis devenu Paladin d’Ilmater : ça, c’est fait. Que dire d’autre ?… Oh, une description sommaire. Je suis un humain (tiens, oui, j’avais oublié de le préciser) de dix-neuf printemps, aux cheveux courts et dorés, à la peau couleur de coquille d’œuf de poule. Un mètre quatre-vingt dix pour quatre-vingt kilos, dans le système de mesures commun. Yeux : couleur variable, tantôt ils semblent d’un bleu profond, tantôt ils paraissent marron foncé. Il y a toujours quelques parcelles d’or dedans. En tous cas, c’est Imoen qui me l’assure ; d’un autre côté, c’est aussi elle qui m’assure que je suis « irrésistible », donc ses opinions sont souvent à prendre au second degré. Imoen, c’est ma « sœur de poche », comme dit Winthrop. Winthrop c’est l’aubergiste… mais il faut que je me contraigne à être un peu organisé, sinon tout ce que j’écrirai sera incompréhensible… Il faut que j’explique clairement qui est qui. Non ?

Vous savez à présent à peu de choses près qui je suis. Il faut à présent que je vous parle de mon tuteur, Gorion. C’est un mage aux pouvoirs extraordinaires, mais surtout un homme d’une grande sagesse, et, bien que pas du genre expansif, un père formidable. D’aussi loin que je me souvienne, c’est avec lui que j’ai vécu. Il m’a recueilli à la mort de ma mère – c'est-à-dire le jour même de ma naissance ; je crois qu’il connaissait bien ma mère. Il n’en parle que très rarement, et chaque fois pour s’interrompre la gorge nouée. De mon père, je ne sais absolument rien. Vous trouvez peut-être étrange que je ne m’étende pas en pleurs et larmoiements pour les parents que je n’ai pas connus ? Vous avez peut-être raison. Dans les contes traditionnels, les orphelins sont toujours en quête de leurs origines, et s’ils ne parviennent pas à les découvrir ils se sentent comme un arbre sans racines. Moi… je ne ressens pas grand-chose. Une part d’inconnu, de mystère, de mélancolie, certes… mais pas de douleur ni de tristesse, encore moins de manque. Je n’aurais pu avoir meilleur tuteur que Gorion, même s’il passe beaucoup de temps avec les vénérables lecteurs de la Bibliothèque. Mais chacune des soirées que nous passons ensembles est irremplaçable… il a passé suffisamment de temps avec moi à me raconter les aventures de sa jeunesse pour m’insuffler l’ardent désir de partir à la rencontre de la mienne. Il m’a assuré que, le jour où cette aventure arrivera, je la reconnaîtrai sans risque aucun de me tromper. Je pense que ce jour est venu… mais ne nous égarons pas.

Venons-en à présent à Imoen. C’est une humaine d’un âge semblable au mien, et une amie épatante. Non seulement c’est une fille belle comme le jour, mais elle est futée et très adroite de ses mains ; de plus, elle a un cœur d’or derrière son caractère bouillant. J’ai dit que c’était ma « sœur de poche » ; il faut bien dire qu’il y avait peu d’enfants à Château-Suif, et que j’avais peu de compagnons de jeu, jusqu’au jour où elle est arrivée ici, à l’âge de onze ans environ, en compagnie de Winthrop l’aubergiste. Même ainsi, je n’aurais pas pu tomber mieux. Si Imoen décide de s’amuser, tous aux abris ! Personne, même le vénérable Ulraunt (le maître de la bibliothèque), n’est à l’abri de son espièglerie. Même si je pense qu’il est heureux qu’Ulraunt n’ait jamais su d’où tombait le seau d’eau. Passons.

Winthrop, maintenant. C’est un brave gars, un bon vivant et bon farceur qui tient avec fierté l’unique auberge de Château-Suif. Il a dû faire les quatre cents coups avant de venir s’installer à son compte ici… difficile toutefois de démêler les inventions farfelues des réalités historiques dans ses histoires. C’est un vieil ami, Winthrop… En apprenant que j’allais partir, il a eu l’air un peu remué. Je sais qu’il m’observe à la dérobée, de son comptoir… Il est tard, mais peu importe. Je partirai dès que je serai prêt : demain, je rassemblerai toutes mes économies, et j’achèterai mon équipement. Je sais déjà ce dont j’ai besoin, en plus de l’habituel sac de voyage : une solide armure feuilletée et une bonne lame. Peut-être, si je peux rassembler assez d’argent, choisirai-je une grande épée qui se manie à deux mains. Je n’ai jamais été très doué dans le maniement du bouclier. Et puis, comme dit le proverbe : « Deux bras : deux fois plus de dégâts ! ».

Cette nuit, je ne parviendrai pas à dormir. Le ciel est pur, l’air est doux… cette dernière nuit dans le sanctuaire de mon enfance, je la passerai sur les remparts. J’irai demander aux étoiles quelle destinée elles me préparent, et les réponses que je croirai trouver seront jaillies de mon cœur et mon esprit enflammé. Ah, ma main est toute chaude tant mon sang court en moi ! Pourtant, j’ai peur… Gorion était anxieux et plus taciturne encore qu’à l’ordinaire, ces derniers temps ; puis, tout à coup, cette décision soudaine. Pourquoi ? Que redoute-t-il ? Il n’est pas homme à agir à la légère, et ses motivations doivent être puissantes. D’autant plus qu’au dehors, l’époque est incertaine. La Côte des Epées connaît des temps troublés. Les routes ne sont plus aussi sûres qu’avant : les bandits prolifèrent et s’organisent de mieux en mieux, d’après les dires de Winthrop (c’est en tous cas l’excuse du jour pour expliquer la pauvreté des cargaisons qu’il a reçues). On parle de problèmes agricoles, et de famine imminente, et des rumeurs de guerre parviennent jusqu’à nous.

Danger, incertitude, risque, qu’importe ? Demain, je prendrai la route en compagnie de Gorion, pour une direction que j’ignore, pour une raison que je ne connais pas ; je prendrai la route, et mon aventure commencera. La vraie question est : qu’en ferai-je ? Et si je dois mourir demain, qu’aurai-je fait de ma vie ?

Tant de questions dans cette question… tant de questions tacites et invisibles, gardées comme de précieux secrets au plus profond de mon cœur… mon désir, le désir qui a façonné mon âme et le principe qui guide ma vie, je le connais. Je suis un paladin, Ilmater m’a reconnu comme tel ; je veux aller au-devant du danger. Chaque nuit, je rêve de ceux qui souffrent et se meurent pendant que je dors au chaud dans mon lit, ceux qui sont pris dans les filets de la méchanceté des autres ou des puissances maléfiques… meurtriers, esclavagistes, démons et autres monstres aux visages et motivations variées, unis seulement par la souffrance qu’ils engendrent… j’y pense sans cesse, cette obsession est comme une présence constante dans mon cœur. Oui, puisqu’Ilmater m’a fait don de sa bénédiction, je serai son paladin, et je combattrai en son nom.

Mais au-delà de mes principes, quels sont mes rêves, quels sont mes plus profonds désirs ? Si je me projette dans un avenir fantasmagorique, je me vois tel l’un de ces héros des légendes, guerrier sans peur et sans reproche, accomplissant des exploits tellement invraisemblables que beaucoup doutent de leur existence. Je veux être comme l’un de ces héros… ou comme Gorion, comme un ancien aventurier qui a acquis, dans les larmes et la douleur, peut-être, un savoir et une sagesse à transmettre à tout prix… je délire. J’écris des propos sans suite. Pourtant… si je dois être sincère, et dire vraiment ce que j’ai dans le cœur…

**

J’ai fui la salle commune de l’auberge, j’y étouffais – Fuller et ses potes se font une petite fête en je ne sais quel honneur – s’ils ont encore besoin d’un prétexte pour se boire de la bonne bière, ou plutôt de l’hydromel, à en juger par le parfum. Je suis à l’écart sur les remparts, et j’écris à la lumière d’un flambeau du chemin de ronde. Si je dois vraiment être sincère envers quelqu’un, dire ce que je n’ai jamais dit à personne… je rêve de lumière. Oui, on peut formuler ça comme ça, même si ça fait un peu cliché : je rêve de lumière. Pas vraiment une « lumière de gloire », non… se fixer la gloire comme objectif, c’est perdre ce qui est l’essentiel. A mes yeux, un humble bienfaiteur anonyme vaut plus qu’un glorieux hypocrite, qui se ment à lui-même. Peut-être une « lumière de sagesse », peut-être… mais pas une sagesse froide, rigide, dogmatique et austère comme celle des paladins pour romans et livres d’Histoire, ou des prêtres d’Oghma qui enseignent ici. Non, une sagesse plus profonde, plus véritable, une sagesse qui soit dans le regard et les actes quotidiens plutôt que dans des rituels et de vastes maximes. Une sagesse comme celle de Gorion. Non, la lumière, la vraie lumière que j’essaie de décrire…

… Plus j’essaie de l’écrire, et plus ça me paraît désuet, puéril, enfantin. Ah ! Peut-être suis-je décidément jeune et naïf. Peut-être que la lecture des romans à l’eau de rose de la salle du troisième étage de la Bibliothèque a laissé des traces indélébiles en moi. Mais si je ne veux pas me mentir, c’est bien cela, la vérité. Allez, je vous autorise bien volontiers à en rire. Ce que je veux ? C’est aimer. Aimer de tout mon cœur, de toutes mes forces, porter cet amour en moi comme une fleur pure que nul ne puisse jamais cueillir. Oui… peut-être est-ce un délire désespérément commun et mièvre, mais c’est pourtant cela, la vérité. Ma vérité. Ce que je veux vraiment vivre, ce que je veux vraiment trouver…

Tiens, vous ai-je déjà dit que j’avais fait quelques semaines d’études pour devenir barde, quand j’avais quatorze printemps ? Une dizaine de semaines, pour être précis : le temps de lasser mes précepteurs et de me lasser moi-même. De cette époque, certes frivole, j’ai conservé deux talents. Celui de faire de mauvais vers et celui de mal jouer de la guitare. Et aux heures perdues (nombreuses) de mon adolescence, j’avais composé une petite balade, que je n’ai jamais chantée à voix haute, d’ailleurs, tellement je la trouve ridicule. Pourtant, elle exprime assez bien le fond de ma pensée… Tenez, vous y avez droit :

Douces demoiselles
Respirant l’Amour,
De vos jeunes ailes
Effleurez mes jours ;

Vos beautés éveillent
Des parfums, des flammes
Et de gris Soleils
Qui peuplent mon âme ;

Des vers de poète
Que j’ai dans ma tête,
Et, tendres, discrets,

Mes yeux pour chacune
Et mon cœur pour l’une
Qui vient en secret.

Je sais, je sais, je débite plus de lieux communs et de banalités qu’Ulraunt et Perleflamme réunis. Mais avant de partir, je veux être sûr de bien savoir qui je suis ; d’en avoir conscience, et de fixer tout cela par de l’encre noire, une plume d’aigle, et un carnet encore vierge quelques minutes auparavant.

Il est tard – la nuit calme et tranquille règne sur la Citadelle. J’entends la Mer qui lacère la falaise ; il n’y a d’autres lumières que celles de la Lune, des Etoiles, des flambeaux du chemin de ronde, de la salle commune de l’auberge, et enfin de la chambre de Gorion. Je sais qu’il ne dort pas comme il sait que je ne dors pas. Je regarde à l’est : là où je partirai demain. Là où me mèneront les premiers pas de mon aventure. Gorion sera mon premier compagnon d’armes ; il y en aura d’autres. Certains que je connais déjà, peut-être ; d’autres que j’apprendrai à connaître ; et, ensemble, nous plongerons dans l’inconnu, l’épée à la main, le courage au cœur, la fatigue aux pieds, et un zeste d’hydromel dans le gosier – que sais-je.

Bonne nuit, les copains ; il faut vraiment que je me couche, je dois être en forme demain.





09/08/2008 22:45
Premier jour  0 commentaire

Auberge de Winthrop, midi.

La matinée a été pour le moins préoccupante. Je fais le point devant un bon déjeuner à l’auberge, avec une bonne bière – la dernière avant mon départ.

Je devais être dans un état de surexcitation inquiétant, au réveil, car les moindres corvées qu’on m’a confiées m’apparaissaient comme de glorieuses et périlleuses quêtes. Je me demande comment ils vont pouvoir survivre sans moi… Je ne m’étendrai pas sur les menus et nombreux services que j’ai pu rendre, ce matin, services qui me firent jouer des rôles aussi divers que passionnants, comme un dératiseur, un garçon de courses, un vétérinaire, une infirmière ou encore un préposé aux objets trouvés. J’y ai pourtant mis autant de bonne volonté que de hâte, car il me fallait réunir de quoi me payer une armure feuilletée chez Winthrop – au prix où est le fer en ce moment, cela relevait de l’exploit – après avoir dépensé la plupart de mon or dans l’acquisition d’une bonne grande épée. Enfin, aussi bonne que possible.

Dans ma grande description d’hier, j’ai dû oublier de vous dire précisément ce qu’est Château-Suif. Pour faire court, car je suis pressé, je vous dirai qu’il s’agit du paradis des lecteurs. Château-Suif est une bibliothèque fortifiée, qui a été fondée il y a tellement longtemps que j’ai jamais pu apprendre par cœur la date exacte, par Alaundo le Sage. Le cercle des lecteurs est très fermé, puisque pour avoir l’honneur et le privilège de franchir les portes d’ici et loger dans la Citadelle, il faut faire don d’un ouvrage suffisamment rare pour intéresser ceux qui y logent déjà. Hormis le château en lui-même, il y a tout ce qu’il faut autour pour pourvoir aux besoins de ceux qui y demeurent : une ferme, des gardes, etc. L’ambiance normale de Château-Suif est le calme complet et l’ennui mortel, qu’Imoen et moi nous efforçons généralement de rompre dès que possible.

Aussi ai-je trouvé la relative agitation de ce matin assez inhabituelle. On était loin, naturellement, d’une fête foraine… Il y avait quelques moines qui vaquaient à leurs occupations – un ou deux, vêtus et cagoulés de vert, m’ont demandé je ne sais pourquoi de faire bouger je ne sais quelle souris… je leur ai conseillé d’arrêter la bière sang-de-dragon au petit-déjeuner – et seuls quelques gardes n’étaient pas restés cuver leur hydromel dans leurs quartiers. Hull, par exemple, avait mauvaise mine.

L’heure du déjeuner approchant, j’ai voulu voir dans le quartier des prêtres s’ils n’avaient pas quelques courses à faire. Un type m’attendait à l’intérieur, et m’a demandé ex abrupto si j’étais le fils adoptif de Gorion. A peine avais-je répondu oui qu’il était déjà en train de chercher ma gorge pour me poignarder. Il était pourtant lent et gauche, mais la brutalité de son attaque m’a tellement surpris que je n’ai eu qu’un seul réflexe : dégainer l’épée de Winthrop et frapper. Le coup fut peu orthodoxe, mais efficace étant donné que l’autre eut d’un coup la tête tranchée.

… Le premier sang versé par ma lame. Le premier corps sans vie que je laisse derrière moi. J’ai dû me forcer à le regarder sans faiblir : on n’est vraiment bon que lorsque l’œil est devenu sec, mais le cœur resté tendre.

Avec un effort sur moi-même, j’ai fouillé le corps et sa chambre, dans l’espoir de trouver quelques éclaircissements sur l’homme et ses motivations. En vain. Il était étranger à Château-Suif (ça, à le voir, je m’en étais un peu douté), et il y était venu, semble-t-il, dans le seul but de me tuer.

Je suis sorti le plus discrètement possible ; Karan m’a posé quelques questions, mais je l’ai esquivé. J’ai redoublé de hâte et j’ai terminé mes emplettes. Je me suis forcé à avaler quelque chose chez Winthrop, et désormais j’ai hâte de partir. Pas par lâcheté, non… par désir d’action, au contraire. Il semble définitivement acquis qu’on veut ma mort, et qu’on la veut très rapidement. Quant à savoir pourquoi quelqu’un se soucierait de mon existence au point de vouloir me tuer, ça me dépasse. C’est probablement pour ça que Gorion veut me faire quitter Château-Suif au plus vite. Gorion ! Il connaîtra les réponses à mes questions. Plus vite je terminerai cette bière, plus vite nous partirons d’ici ; plus vite nous partirons d’ici, plus vite j’aurai mes réponses ; et Gorion et moi, nous tâcherons de nous sortir de cet imbroglio.

Quatorze heures.

J’ai quelques minutes pour noter quelques informations importantes, pendant que Gorion règle les formalités avec le portier.

– Imoen, cette petite rusée, semble en savoir plus long que moi-même sur les motivations de mon départ impulsif. Elle a évoqué une lettre… j’imagine qu’elle a encore laissé libre cours à sa curiosité naturelle. Elle mourrait d’envie de nous accompagner, c’était visible. Je lui ai proposé de demander à Gorion si elle pouvait venir, mais elle m’a trouvé naïf. Elle me manquera. Bah, on se retrouvera peut-être plus vite que je ne le pense.
– Gorion, lui, est resté muet comme pierre concernant notre voyage. Il m’a donné un point de chute en cas de séparation : l’auberge de Brasamical. Khalid et Jaheira, deux amis de Gorion, semble-t-il, nous attendent là-bas. J’espère bien ne pas être séparé de Gorion, avec tous ces bandits sur les routes. On verra.





09/08/2008 22:46
Deuxième jour  0 commentaire

Six heures.

Larmes. Pleurs. Désespoir. Solitude complète. Je n’en puis plus. Je me suis terré dans un bosquet, impuissant ; le jour se lève. Je crois qu’ils ont abandonné la poursuite. Je m’en fiche. Je ne fais plus rien qu’écrire, avec fureur, comme si ma vie en dépendait – et je crois qu’elle en dépend, en vérité.

Gorion est mort. Gorion, malgré tous ses pouvoirs, malgré son expérience et sa bonté, Gorion, mon père, est mort ! Mort ! Maudite soit cette forêt, maudite cette aube brumeuse qui ne m’apporte aucun réconfort, et maudit suis-je, pour ne pas être resté pour mourir avec lui.

Les minutes ont passé. Le murmure continuel de la forêt continue à bruisser comme si de rien. Mon sang continue à me battre douloureusement les tempes. Gorion, mort… tout s’est passé tellement vite. Nous traversions les bois, loin de la route, empruntant un sentier escarpé que Gorion pensait être seul à connaître ; la nuit s’épaississait, et nous nous apprêtions à trouver un abri pour bivouaquer. C’est alors que nous avons débouché sur une vaste clairière, un ancien site druidesque, m’avait dit Gorion.

Et ils nous attendaient là.

Ils étaient rois, quatre peut-être… deux ogres énormes, armés de morgensterns. Une silhouette féminine en armure, une prêtresse, je crois, car elle m’a blessé par pyromancie… et il y avait cet homme, dans cette armure terrifiante. Il dégageait une aura maléfique tellement puissante qu’elle en était tangible.

Seul l’homme a parlé. Je ne pourrais décrire autrement sa voix que comme une voix de mort. Il s’est adressé à Gorion :

– Vous êtes perspicace, pour un vieil homme… vous savez pourquoi je suis ici ? Remettez-vous votre fils, et personne ne sera blessé. Si vous tentez de résister, nous vous tuerons.

Le visage fermé, Gorion a répliqué d’une voix qui ne tremblait pas :

– Vous avez tort de croire que je vais vous faire confiance, jeune homme. Mettez-vous sur le côté, vous et vos larbins, et je vous laisserai la vie sauve.
– Dommage que vous voyiez les choses comme ça, mon vieux.

Dans l’ombre, j’ai vu les yeux de l’homme luire d’excitation – puis ils ont attaqué, tous en même temps. Gorion a libéré toute sa puissance, en un déferlement d’énergie magique inouï, et les deux ogres se sont effondrés. Un jet de flammes m’a blessé à l’épaule ; Gorion m’a hurlé de m’enfuir. Gagné par la terreur, j’ai couru ventre à terre. Je trébuchais dans les racines, mon visage était cinglé par les feuilles comme par des fouets. Mais quand, à bout de souffle, je m’effondrai au pied d’un rocher, je vis, au loin, l’effroyable duel qui se poursuivait dans la clairière. L’homme dans l’armure de ténèbres semblait ne pas sentir le déferlement de sorts de Gorion, ou plutôt, il ne paraissait pas se soucier de sa propre douleur tant il était focalisé sur celle de mon père… Il frappait, frappait, jusqu’à ce que les défenses magiques de Gorion soient épuisées, et qu’il s’effondre, avec un dernier soubresaut. J’ai senti mon cœur se révulser, et je me suis remis à courir.

Je ne sais même pas s’ils m’ont poursuivi ; je crois que l’homme en armure était trop blessé pour prendre le risque de me chercher dans les bois. J’ai pourtant eu, tout au long de la nuit, l’impression de l’entendre approcher dans mon dos… avec son rire rauque et sadique. Je suis resté terré ici, sanglotant jusqu’à ce que mes yeux n’en puissent plus. Puis, quand la lumière a commencé à poindre à la cime des arbres, je me suis forcé à sortir mon journal, et à écrire frénétiquement. Et me voici.

Me voici, vivant, alors que Gorion est mort. Cette vérité m’obsède, me hante, hurle dans mes oreilles. Vivre ! C’est la raison de son sacrifice. Il savait ce qu’il faisait, et il voulait que je vive. Dans le tourbillon de voix qui bouillonne en moi, sa voix domine les autres. Je dois vivre, vivre et combattre. Telle était sa volonté. Oui, j’en suis certain, c’est une vérité qui s’impose à moi avec limpidité. Si Gorion pouvait me parler, c’est ce qu’il m’ordonnerait.

Vis, mon garçon. Vis et combats pour vivre comme tu l’entends. Ne te laisse pas tuer sans montrer qui tu es, un homme courageux et bon – pas un enfant terrifié prêt à tout pour survivre. Sois debout, et montre qui tu es.

Oui, voilà ce qu’il me dirait, de sa voix calme et douce, ses yeux pleins de sagesse plongés dans les miens.

Par Ilmater… Comment pourrai-je m’en remettre un jour ?

Sept heures.

Une lueur d’espoir, et de taille… Une vraie bénédiction. Je ne suis plus seul : Imoen avait décidé de faire une escapade pour nous suivre, et elle a assisté à notre embuscade – de loin. Elle m’a cherché toute la nuit, et nous nous sommes finalement retrouvés au niveau de la piste du Lion. Elle était tellement soulagée de me voir en vie qu’elle s’est jetée dans mes bras ; moi, j’étais tellement émerveillé de la voir que je ne savais pas trop quoi dire. Bonté divine, que sa présence me réconforte ! Qu’aurai-je pu faire seul ? Je n’aurai jamais tenu le coup. Alors qu’avec Imoen à mes côtés…

Imoen… L'aurais-je pu prévoir ? Jamais je n'aurais imaginé qu'elle aurait suffisamment de courage pour tout quitter et s'engager dans les bois, seule et en pleine nuit ; elle m'a dit que jamais elle ne laisserait tomber un ami dans le besoin. Mais elle est bien plus qu'une amie pour moi. Elle est ma sœur de cœur, véritablement. D'un regard, on se comprend. On a passé tant de temps ensemble, à se raconter des histoires, à parler de nos aventures futures… C'est bizarre de penser que tout arrive réellement, aujourd’hui.

Imoen m'a parlé d'une lettre qu'elle avait lue dans la chambre de Gorion. Ce serait celle qui a provoqué notre départ. Si cette lettre existe, elle doit encore se trouver… sur lui.

Du courage, il en faut pour retourner sur mes pas. Mais il faut que je sache de quoi il en retourne. C'est une option de taille pour ma survie – notre survie, puisqu’à présent Imoen a décidé de partager mes ennuis (« les ennuis de mes amis sont mes ennuis », a-t-elle énoncé)

Neuf heures.

Nous avons fini par retrouver l'emplacement de la bataille. Aucune trace de l'homme en armure – le sol est rocheux. De toute façon, ce n'est pas moi qui lui courrai après, pour le moment.

Imoen a beaucoup pleuré et n'a pas osé s'approcher du corps de Gorion. Je l'ai pu, avec un grand effort sur moi-même. Je l'ai un peu déplacé, et l'ai mis au centre de la clairière, les bras repliés, après lui avoir fermé les yeux. Les gardes finiront par venir voir ce qui s'est passé, selon Imoen. La lettre se trouvait bien sur Gorion. Elle n'est pas très claire, et ne m'apprend rien que je ne sache déjà, si ce n’est que Gorion avait un ami à qui il s’était confié.

Que faire à présent ? Il n'est pas question de retourner à Château-Suif. Ce serait absurde de retourner sur mes pas à ce stade. Non, j'obéirai aux conseils de Gorion. Nous irons à Brasamical, et là, nous aviserons pour la suite.

Dix heures.

Il y a du monde dans ces bois réputés dangereux. Un paisible voyageur m'a indiqué la route à suivre, mais m'a recommandé d'éviter deux individus suspects, conseil que je promis de suivre. Quelques mètres plus loin, un gnome et un humain, l'air effectivement suspects, et qui ont l'air de s'apprécier l'un l'autre autant qu'une paire de tarentules, faisaient une halte au bord du chemin. J'allais passer sans rien leur dire, quand l'humain (un magicien, visiblement), m'a proposé de l'aide. Il me donna des potions que j'acceptai avec quelques réticences, mais quand il me parla de les accompagner à Nashkel, je répondis un non franc et définitif. Premièrement parce que je ne me fie guère à ces deux types, deuxièmement parce qu'Imoen non plus, et troisièmement parce que ce n'est absolument pas sur mon chemin.

Ils n'ont pas été contents que je refuse (même si je ne leur ai exposé que la troisième raison) mais ce ne m'a pas empêché de poursuivre mon chemin. Imoen a approuvé et appuyé à cent pour cents mon refus. Reste qu’à deux, la route va être longue, et risquée.

Dix-huit heures.

Nous sommes arrivés au grand carrefour, à la fin de la piste du Lion. D'après ma carte, Brasamical est au nord, à environ neuf heures de marche. Il va falloir presser le pas, car je n'ai aucunement envie de dormir à la belle étoile dans ces bois malsains.
Nous n'avons croisé presque personne, hormis trois loups, cinq grouilleux, un messager pressé, et un vieux voyageur qui parut s'intéresser à moi. Il m'a paru étrange – rien que son chapeau pointu, sa cape rapiécée et son bâton usé par le temps avaient de quoi donner cette impression, d’ailleurs. Il m'a demandé si j'étais dérangé ou désespéré. Bizarre, hein, comme question ? Il m'a pourtant semblé très intelligent et tout à fait sain d'esprit.

On grignote, on souffle, et on repart.





09/08/2008 22:47
Troisième jour  0 commentaire

Deux heures du matin

Gnaaah ! Garçon, quatre bières! Par les mains bénies d'Ilmater, que ça fait du bien de s'asseoir !! J'ai cru que ce voyage n'en finirait pas.

Encore trois grouilleux, puis un chasseur qui nous conseille de faire attention et de ne pas parler fort. Comme s’il y'avait besoin de préciser ! Mais c'était gentil quand même. Puis plus rien… Tout un long voyage de six heures environ, nous avons marché vite pour ne pas traîner dans l'obscurité. Heureusement qu'Imoen est un éclaireur de premier ordre. Elle nous a trouvé des chemins sûrs. Quel soulagement quand on a vu enfin les lumières de Brasamical ! Imoen était épuisée, et moi, je commençais à trouver mon armure feuilletée lourde à porter.

A peine avons-nous franchi le pont-levis de l'auberge que des personnes s'étonnaient à haute voix de l'arrivée de nouveaux venus. Les routes sont tellement bloquées que ça a de quoi surprendre, semble-t-il. Nous étions pressés d'entrer dans la salle commune, mais un homme, un jeune mage, qui sortait en courant de la salle, nous a interpellés avant que nous soyons arrivés en haut des marches. Il nous a demandé ce que nous venions faire ici. Lorsqu'Imoen lui a répondu qu'on venait ici pour retrouver deux amis, j'ai vu briller dans son regard une lueur que j'avais déjà vue, dans le quartier des prêtres de Château-Suif… La lueur du meurtre. J'ai hurlé à Imoen de faire attention, une seconde avant qu'il n'attaque. Il a lancé un sort qui fit apparaître trois répliques de lui-même, effectuant les mêmes gestes : nos premières attaques tombèrent dans le vide. Des gardes vinrent à notre secours, mais le mage, d'une voix puissante, lança un sort de terreur magique, qui les fit s'enfuir, et qui affecta également Imoen, qui tomba à la renverse sur l'escalier de pierre. Le sort, Ilmater soit loué, n'eut aucun effet sur moi. Deux de mes coups dissipèrent les deux dernières illusions, et je parvins à frapper le mage avant qu'il ne puisse achever le sort qu'il s'apprêtait à lancer sur Imoen. Un nouveau coup lui trancha le ventre, et il s'effondra par terre avec un curieux gargouillement.

Un deuxième mort à mon actif. Ça ne m'enchante pas, mais ce foutu mage n'a pas volé ce qui lui est arrivé.

Imoen recouvra ses esprits. Plus de peur que de mal, mais elle s'était cependant blessée à la tête en tombant sur les marches.

 « Ça va, je vais très bien », me dit-elle agacée lorsque je l'aidai à se relever. Heureux de voir qu'elle garde sa force de caractère malgré tout.

J'ai fouillé le corps, tandis qu'Imoen parlait avec l'un des gardes qui avaient tenté de nous aider. J'y ai trouvé une lettre, un avis de recherche pour être exact. Me concernant. J'ai alors appris une très mauvaise nouvelle : ma tête avait été mise à prix, pour une somme indéterminée mais apparemment suffisamment élevée pour pouvoir motiver la moitié de la racaille de la Côte des Epées. Je montrai le message à Imoen, qui se mordit la lèvre.

– Ce n'est pas une bonne nouvelle, dit-elle finalement.
– Non. Mais c'est quand même une nouvelle.

Je l'ai regardé dans les yeux et, histoire de la réconforter un peu (l’une des devises de Winthrop : « rire et sourire valent mieux que pleurs inutiles »), je lançai :

– Ma première mise à prix… Ça s’arrose !!

Après quelques secondes d'incrédulité, elle se mit à pouffer de rire et me dit :

– Lohengrin, le Paladin Joyeux Et Alcoolique. Ca restera dans l'histoire !

Elle n'a pas eu tort. C'est resté dans celle-ci, en tout cas.

J'ai alors poussé la porte de la salle commune. Je n'aurais jamais imaginé qu'il puisse y avoir autant de monde, à deux heures du matin. Toutes les tables étaient occupées : il y en avait même qui s’entassaient sur la même chaise pour gagner de la place. Quelqu'un nous expliqua que les routes étaient bloquées par les bandits, et que plus personne n'osait prendre la route.

Nous allions presque arriver, au prix de moult efforts, au comptoir, quand une (charmante) voix nous interpella. Une demi-elfe, étrangement vêtue, me reconnut comme le fils de Gorion. Malgré ses manières un peu vives, je fus on ne peut plus heureux de l'entendre se présenter comme étant Jaheira. Un autre demi-elfe (son mari ? Je n'en suis pas certain, maintenant que j'y pense) se leva. Il était robuste, et avait l'œil vif.  Il portait surtout une cotte de mailles, un écu et une épée de bonne facture. C'était Khalid.

Ils ont compris, sans que j'eusse besoin de leur dire, que Gorion avait été tué. Ils avaient l’air moins surpris que consternés : ils le connaissaient depuis de nombreuses années. C'était étrange d'en parler à haute voix à d'autres personnes. Peut-être commençais-je à m'y faire.

D'après ce que j'ai compris (car Jaheira a un accent du sud, et Khalid bégaie comme une libellule asthmatique) ils ont proposé de se joindre à moi, chose que j'ai acceptée avec reconnaissance, car Gorion me les avait chaudement recommandés, et m'ont proposé, une fois que je me serai reposé, d'aller entreprendre un voyage à Nashkel. J'ai dû accepter ça aussi, je crois. Il semblerait que les mines de fer de Nashkel soient « totalement dans la mouise » (dixit Imoen) et qu'il serait bon de voir de plus près ce qui s'y passe. Les deux dingues de la matinée me reviennent en mémoire. Nashkel doit être un endroit intéressant si les aventuriers décident de s'y rendre en masse. Peut-être est-ce un bon point de départ. Je n'ai pas d'objectif précis… hormis « vivre et combattre… »

Imoen a loué (pour un prix conséquent) une chambre double pour elle et moi, et elle est montée se coucher. Khalid et Jaheira, qui n'avaient visiblement pas pris beaucoup de repos ces deux derniers jours, de peur de rater Gorion ou moi, ont également regagné leur chambre. Je ne vais pas tarder à les suivre. Dès que j'aurai fini ma bière.

Je repense à la réflexion d'Imoen :

– Comment peux-tu trouver le temps et le courage d'écrire ?

Je me le demande. Je n'ai jamais été très organisé, pourtant. Mais Gorion m'avait raconté qu'il tenait avec soin son journal, et que ça l'avait souvent servi. Alors…

Dix-huit heures.

Finalement, je ne suis pas tellement dépaysé… toujours le fidèle garçon de courses. Sauf que les courses ici semblent un peu plus costaudes.

Nous nous sommes mis d'accord pour rester au plus jusqu'à demain soir à Brasamical, afin de réunir un peu d'argent pour le voyage. Il faut dire que nous avons racheté à prix presque prohibitif un peu d'équipement à Bentley, et que trente pièces d'or, c'est peu pour prendre la route. Imoen a exploré les étages (je lui ai bien recommandé de ne faire qu'explorer) et a réussi à recevoir plusieurs offres d'emploi :

– Un écrivain gnome, un certain Unshey (jamais entendu parler) s'est fait voler un ceinturon ouvragé auquel il tenait beaucoup, près de la croisée des chemins, au sud de Brasamical… seul hic, le voleur est un ogre.
– Une gnome (y'a que des gnomes ici, décidément !), nommée Landrin, nous demande de dératiser sa maison à Béregost. Seul hic, les "rats" sont en l'occurrence des araignées géantes.

Imoen a tenu à me dire qu'un ogre n'est pas un mince adversaire, et qu'il faudrait être prudents. Toutefois, le butin et la récompense promettaient d'être intéressants. Quant à Béregost, ça se situe sur notre route pour Nashkel. On s’occupera de cette « désarachnisation » quand on passera là-bas.

Bref, nous avons passé la journée à retourner à la croisée des chemins, à y faire notre boulot, et à en revenir. Mais prenons le temps d'admirer l'excellence d'un travail d'équipe parfait.

Imoen part en éclaireuse (à moitié rassurée). Nous la suivons de loin, suivant ses indications. Elle repère l'ogre, qui se préparait son déjeuner (à vue de nez (au sens propre (enfin, propre, c’est une façon de parler)), un ragoût à base de grouilleux). Elle nous fait le signe convenu, et, à pas de loup, contourne l'ogre et se cache derrière des buissons, à l'opposé de nous-mêmes. A ce moment-là, Jaheira fait appel à ses dons de druide, et des branches jaillissent du sol pour saisir ses jambes. L'ogre pousse un hurlement de surprise et sort son morgenstern. Khalid et moi passons à l'attaque. Khalid se prend un vilain coup dans l'estomac, mais les cottes de mailles ne laissent passer qu'une ou deux pointes. Le sort de Jaheira (qui reste prudemment en retrait, comme on avait décidé avant) se dissipe peu à peu, et nous reculons vite. Imoen se faufile derrière l'ogre qui s'avance d'un pas lourd et passablement énervé vers nous. Hurlement de l'ogre. Imoen a dû chatouiller un point sensible avec sa dague. Elle s'enfuit aussitôt que l'ogre se retourne.

Et je conclus d'une splendide fente qui transperce au niveau du cœur (si on peut parler de cœur pour un ogre), et le monstre s'effondre à nos pieds.

Si c'est pas de l'organisation, ça ! Ça m'émeut presque. En tout cas, c'est soixante-dix pièces d'or de gagnées, en plus d'une haute satisfaction collective. Mademoiselle ! Quatre hydromels !

Vingt heures.

J'ai bien fait d'aller prendre l'air. Une certaine Joïa m'a demandé de l'aider. Encore une histoire d'objet sentimental volé par des brigands. Classique, ces temps-ci. Mais bon, tuer des hobgobelins, c'est une action louable en soi. Alors si ça peut aider cette charmante jeune femme, aucun problème. Nous nous sommes offert les hobgobelins (six en tout, si je compte bien) comme apéritif. Joïa n'avait rien d'autre qu'un large sourire pour nous remercier ; en ce qui me concerne, ce fut largement suffisant.

Un bon repas dans la salle commune. J'ai appris au cours des conversations deux faits notables :

– Il y a des tensions de plus en plus nombreuses entre l'Amn et la porte de Baldur. La garnison aurait été renforcée à Nashkel, où nous allons.
– Un convoi a été attaqué dans le sud. Les bandits, toujours ces foutues canailles. Mais comment peuvent-ils être aussi organisés, tout d'un coup ?

J'y repenserai demain. Nous partirons finalement dès l'aube (comprendre, vers onze heures…)

PS : Imoen vient de me dire qu'elle avait été prise pour une femme de ménage par un « péquenaud » (sic) qui cherchait désespérément à faire repriser sa culotte de laine dorée. Il y a des gens bizarres, ici. Imoen m'épate : elle a réussi à résister à la double tentation de prendre la laine dorée et d'humilier ce type, et a gentiment (j'ai des doutes) rectifié la situation.

Il faudra que je pense à fermer à double tour la chambre ce soir. Mais je ne peux pas monter tout de suite, Imoen prend son bain. C'est un conseil qu’Unshey aurait donné à Khalid et à elle. Trop aimable…


09/08/2008 22:47
Quatrième jour  0 commentaire

Vingt heures.

Nous sommes arrivés sans encombre ou presque à la première étape de notre voyage. Quelques bandits à signaler à cinq lieues au sud de la croisée des chemins – ils se tiennent tout de même à distance de Béregost. Arrivés en ville, vers dix-huit heures, nous avons été abordés par un jeune barde, qui souhaitait nous engager comme mercenaires. Comme le travail avait l'air honnête et bien payé, et qu'il était de courte durée, nous avons accepté. Mais je demandai à Imoen de rester sur ses gardes, une complication est toujours à prévoir, dans ce genre de boulot. La femme qui nous avait engagés par l'intermédiaire du barde était nommée Silke, et elle crut bon, en me voyant, d'augmenter notre salaire. Il apparut vite cependant que les prétendus voyous qui étaient censés l'agresser n'avaient rien de voyous, et semblèrent étonnés par l'hostilité de Silke. Quand Silke comprit que nous ne tuerions pas d'innocents, elle vit rouge et nous attaqua. Elle avait entamé un sort quand la dague d'Imoen, qui était restée discrète pendant tout ce temps, l'interrompit avec tact. L'épée de Khalid fit le reste. Triste qu'il y ait des personnes pour semer ainsi la violence. Son bâton soigneusement ouvragé est parfaitement équilibré, et Jaheira a déclaré qu’il lui plaisait beaucoup. Les faux voyous se sont montrés reconnaissants, et nous ont donné une potion d’invulnérabilité temporaire, que j’ai confiée à Jaheira.

Nous cherchions l'auberge de Feldpost, car c'est une auberge réputée pour sa riche clientèle, et qui dit riche clientèle dit peut-être travail intéressant. Mais à peine entrés, nous avons failli nous faire jeter dehors par un homme nommé Marl, qui a les aventuriers en horreur. J'ai passé cinq minutes à parler avec lui et à le calmer. D'après ce que j'ai compris, son fils, une tête brûlée, s'était laissé embarquer dans une bande d'aventuriers et mourut très peu de temps après. Pauvre Marl. Qu’Ilmater prenne sa souffrance sous son aile consolatrice.

Il apparaît qu'il n'y a rien d'intéressant ici. Une clientèle snob et bougonne, des prix prohibitifs… Bah, de toutes manières, on continue vers le sud dès demain. Il paraît qu'il y a une forge de qualité en ville. Mais au train où vont nos finances, et au prix où est le fer, ça ne sert pas à grand-chose d'y aller maintenant.

Ils sont tous montés se coucher, et je reste un peu seul près de la cheminée ; j’ai un peu de cafard… je pense à Gorion.


09/08/2008 22:48
Cinquième jour  0 commentaire

Midi.

Nous sommes cette fois-ci à l'auberge de la Gerbe Rouge, d'où l’on est d'ailleurs en train de retirer le corps d'un guerrier nain qui a tenté de nous tuer. Il a presque réussi avec Imoen, et sans la bénédiction d'Ilmater, elle serait probablement morte à l'heure qu'il est. Ce guerrier avait sur lui le même avis de recherche que ce mage à Brasamical.

Nous étions partis vers six heures par la route du sud, mais nous avons croisé et massacré deux ogrillons qui festoyaient sur les restes d'un malheureux petit-homme. Nous avons trouvé un message que l'un des deux ogrillons avait sur lui, apparemment, le petit homme était un messager. La destinataire – Mirianne – habitant à Béregost, il nous a paru naturel de revenir sur nos pas. Je n'en suis pas fâché, car une fois trouvée Mirianne, et remis le message, elle me remit un anneau dont elle m'assura qu'il était enchanté. Imoen m'a un peu chambré parce qu'elle trouve que je porte cet anneau avec un peu trop d'enthousiasme.

Nous repartons tout de suite après la collation de midi, car comme disait Winthrop, les repas, c'est sacré.

Vingt-trois heures, ou dans ces eaux-là.

La route a été agitée. On a failli se faire arrêter par un crétin (pas d'autre mot qui me vienne à l'esprit) de mercenaire du Poing Enflammé, qui nous a pris pour des bandits. Il a fallu le raisonner et lui expliquer calmement que de vrais bandits attaqueraient quelque chose.

La route est plus sinueuse et les pentes rudes. Nous dormons sur les ruines d'un camp de bandits hobgobelins. Jaheira a dû se retirer une flèche de l'épaule, mais heureusement elle n'était pas empoisonnée. C'est mon tour de garde, et dès que j'ai terminé d'écrire ces lignes, je vais compter les étoiles jusqu'à ce que Khalid me relève. Où sont les féministes quand il s'agit des tours de garde ?


09/08/2008 22:49
Sixième jour  0 commentaire

Midi.

Pause déjeuner à l'auberge de Nashkel. Je me demande si nous n'allons pas bientôt éviter les auberges. Les chasseurs de primes m'attendent tous là-bas, ce qui est logique, quand on y pense. Ça fait le quatrième assassin que l'on envoie me tuer : ce type à Château-Suif, ce mage à Brasamical, ce nain puant à Béregost, et maintenant cette prêtresse timbrée. Sans compter l'assassin de Gorion… Qui m'a l'air un peu plus puissant que ces quatre minables.

Mes amis ne m'ont pas posé de question, mais ils se demandent tous la même chose que moi.

Qui peut m'en vouloir à ce point ?

Nashkel est un village qui serait tout à fait charmant s’il n'était pas si agité. L'Amn a renforcé avec soin cet avant-poste, et les exercices d’entraînement et les grandes manœuvres se veulent incessantes et impressionnantes. Les rumeurs de guerre imminente entre l'Amn et le Poing Enflammé ne semblent pas si infondées, hélas.

Le village est également en pleine crise. La mine de fer, principal moteur économique de la ville, tourne à vide. Il n'en sort plus que du fer inutilisable, et des mineurs disparaissent chaque jour. Il y a du louche là-dessous, ai-je subodoré avec sagacité. « Sans blague ! » m’a rétorqué Imoen en levant les yeux au ciel.

Les gardes sont également bouleversés par la fuite meurtrière d'un de leurs meilleurs commandants, un certain Brage, qui, dans une crise de folie, aurait tué plusieurs personnes avant de s'enfuir dans les collines.

Voilà cinq jours que Gorion est mort. Seulement cinq jours… il me semble que cela fait une éternité. Mon "aventure" semble bien engagée. C'est étrange comme on peut facilement tout quitter et partir sur les routes… la Route semble vivante, elle nous entraîne chaque jour plus loin… et je vis presque au jour le jour, en fin de compte. J'avance un peu à l'aveuglette.

Enquêter à propos des mines de Nashkel ne m'apparaît pas comme si stupide que ça. Le problème a l'air de taille, et ça ne peut que m'occuper. Et qui sait, peut-être qu'avec un peu de réussite, on arrivera à quelque chose. Du moment que ça peut me faire oublier les tueurs qui me poursuivent… Vrai, je pense qu'ils ne s'attendent pas à ce que je m'attaque aux problèmes régionaux et que je me promène en plein jour, alors qu'ils sont tous à m'attendre à chaque tournant. Tant mieux. Un peu d'illogisme ne peut que faire du bien dans ce genre de situation.

Imoen est en train d'étudier la carte des environs. Elle m'a l'air tentée par le festival, une fête locale installée à l'est. Peut-être qu'on devrait y faire un tour, histoire de glaner quelques renseignements.
Il nous faut d'abord passer dans un magasin pour y acheter un peu d'équipement (Imoen a besoin de flèches, notamment) et parler à Berrun Tuemor, le maire de la ville.

Vingt trois heures.

La nuit est tombée, et nous campons à côté des mines de Nashkel. Notre dernier repos avant de voir ce qui s'y passe.

Nous n'avons pas été inactifs. D'abord nous avons été voir Berrun Tuemor, qui nous a dit qu'en plus du fait que la mine soit complètement détraquée, les bandits coupent les routes et attaquent en priorité le fer. Bref, ce n'est pas la joie.

Ensuite, alors que nous partions pour le festival, nous avons croisé un type nommé Oublek qui voulait nous donner une prime, car me prenant pour un chasseur de primes du nom de Loup-gris. Outre qu'en ce moment, je n'aime que moyennement les chasseurs de primes, je ne mens que rarement, du moins jamais par malhonnêteté, et je l'ai détrompé. Il était rouge de confusion, et m'a remercié pour mon honnêteté. Il a l'air d'être quelqu'un à qui il faut s'adresser pour récolter certaines primes. C'est bon à savoir. Quitte à effectuer une action parfois louable, une petite récompense en prime ne fait pas de mal. Faire du travail pour une récompense et non pour le travail en soi, voilà qui est immoral. Le festival manquait de bonne humeur, rien d'étonnant vu les circonstances. Assez peu de monde et un temps maussade. On a passé néanmoins une après-midi intéressante et assez amusante. Deux « attractions » m'ont cependant moins plu.

Un petit-homme d'une cupidité ignoble avait trouvé une femme pétrifiée, et disposait d'un parchemin pour lui rendre vie. Mais au lieu d'utiliser le parchemin, cette petite ordure a préféré le vendre au plus offrant, histoire de se faire un bénéfice. Inutile de dire que j'ai payé, uniquement pour mettre fin au tourment de cette malheureuse. Le gredin, lui, a disparu dès que j'ai tourné le dos. La femme fut reconnaissante, au point de vouloir se mettre à notre service. Mais c'était une prêtresse de Tempus. Et, bien que je n'aie rien contre cette femme, je ne partage pas l'ambition exclusivement guerrière de cette divinité. Faire la guerre pour la guerre, voilà que je ne peux encourager. Le combat est inévitable, mais il ne doit pas être une fin en soi… Voilà, je pense, ce qui m'a poussé à refuser son offre.

Bizarre, d'ailleurs, qu'un « paladin alcoolique », comme me surnomme désormais Imoen, fasse des cas de conscience concernant la guerre. Il faut croire que je suis comme ça.

Peu avant notre départ, j'ai visité une tente comme tant d'autres, et je suis tombé sur un mage qui s'apprêtait à tuer une femme qu'il accusait de sorcellerie. J'ai essayé de le calmer : pouvais-je risquer de laisser tuer une femme qui pouvait être innocente ?

Voyant sa détermination furieuse, et sachant qu'un seul mot de la part du mage pouvait tuer la femme, j'ai pris un gros risque et je l'ai traité de bluffeur et de fumiste. Inutile de dire qu'il n'a pas apprécié et qu'il m'a attaqué avec un arsenal magique costaud. Heureusement, Khalid et Imoen ont entendu le combat et sont venus me prêter main-forte. Par miracle, le sort de confusion qu'il m'avait lancé n'avait pas eu d'effet sur moi, et j'ai pu rester lucide et le vaincre. C'est l'adversaire le plus puissant que j'aie rencontré jusqu'à ce jour. Dommage qu'un esprit d'une telle puissance puisse être aveuglé par sa prétention. La « sorcière », une femme nommée Bentha, nous a chaudement remerciés. J'ai l'instinct du mal, et je ne l'ai pas décelé dans ces (magnifiques) yeux.

Bref, encore une journée remplie… et pleine de violence. Le monde en est-il donc immanquablement parsemé ?

Sur ces considérations hautement profondes et philosophiques, je laisse là ma rédaction : voici Khalid qui me relève, et mon sac de couchage m'attend.


09/08/2008 22:49
Septième jour  0 commentaire

Lever du jour, donc six heures.

Imoen m'a dit qu'en se promenant un peu pendant son tour de garde (étant donné que le fait qu'elle prenne un tour de garde tient du miracle, je n'ai fait aucune réflexion sur la manière dont elle montait la garde) elle a repéré un campement de fortune au sud-ouest, où un feu est en permanence allumé. Peut-être que cela vaut le détour.

Neuf heures.

Ca valait le détour. Triste histoire. On est arrivé juste à temps pour assister à un face à face entre un sculpteur désespéré et un chasseur de primes, le célèbre Loup-gris, avec lequel on m'avait déjà confondu. A voir l'original, ça m'a vexé qu'on ait pu me prendre pour ce chacal puant.

D'après ce que j'ai pu comprendre, le sculpteur, nommé Prisme, était tombé fou amoureux d'une princesse elfe, et avait décidé de créer un chef d'œuvre à son image. Ces artistes… Il s'est mis dans une situation impossible, car il a dérobé deux émeraudes, et du coup, sa tête est mise à prix. Il était touchant, ce type. Et le chasseur de primes m'agaçait par sa prétention et sa cruauté. Il voulait tuer Prisme alors que ce dernier ne demandait qu'à rendre les émeraudes, seulement après avoir terminé son œuvre. J'ai demandé à Loup-gris ce qu'il risquait à attendre quelques minutes. Ce qui l'a agacé, et il nous a attaqués sans plus de formalités.

C'était un adversaire de taille, et Khalid et moi l'avons contenu du mieux que nous pouvions. Son épée était longue et brillait d'une lueur bleuâtre, sinistre et froide. Jaheira resta en retrait pour nous soigner dès que l'un de nous prendrait un coup, et Imoen, du haut d'un talus, tirait avec précaution, pour ne pas nous atteindre, quelques flèches, dont quelques unes seulement parvinrent à se ficher dans son armure de cuir clouté. Loup-gris commit une erreur regrettable. Lorsque je lui demandai où il avait appris à tenir une épée, et que je le traitai de « chacal délavé », il n'a pas apprécié, et s'est acharné sur moi tout le long d'un enchaînement furieux. Inutile de dire qu'Imoen et Khalid se sont fait un plaisir de venir lui prouver qu'ils savaient aussi manier leurs lames.

Prisme, qui pendant tout ce temps avait fébrilement poursuivi son travail, nous remercia chaudement. Il nous dit qu'il allait nous rendre les émeraudes aussitôt après qu'il aurait terminé sa lettre. Moi, je ne répondis rien et je regardai Loup-gris. Un mercenaire sans pitié, qui infligeait souffrances et humiliations à ses victimes, qu'elles soient de cœur pur ou mauvais, qu'elles soient coupables ou innocentes. Je pris son épée, et elle me parut d'une facture magnifique. Je la donnai à Khalid, en guise de récompense pour avoir donné le coup décisif à cette vermine. Il l'examina avec intérêt. C'est alors que Prisme nous a pris par surprise : dans une tirade romantique et amoureuse, il avala un poison foudroyant, et s'effondra sur la table de son atelier, son œuvre étant terminée. L'amour, ou plutôt l'idolâtrie qu'il vouait à la princesse Ellesime a quelque chose d'effrayant. Du moins a-t-il écrit son histoire avec passion et bonté de cœur. Son œuvre – une sculpture représentant le visage de cette femme – était imprégnée de cette souffrance. Ilmater le prenne sous son aile, murmurai-je.

Nous sommes retournés aux mines. On est allés nous chercher le responsable de la mine, Emerson, à qui nous allons demander l'autorisation de descendre là dedans.

**

Ca y'est, on a eu son accord. Il avait l'air de douter que nous irions au bout de notre enquête, et même que nous remonterions vivant. C'est gai… il paraît que d'autres aventuriers y sont déjà restés. C’est du moins ce qu’il nous a dit.

– Bon, ai-je répliqué, si c'est le cas, on boit un coup avant de partir, histoire de périr avec la satisfaction du devoir accompli.

Il m'a regardé d'un drôle d'air, m'examinant, et me demanda :

– Vous êtes sûr que vous êtes un paladin?

Imoen éclata de rire et répondit :
– Lui, non. Ilmater, oui.

Bien résumé… bon, on y va.

Quinze heures.

Un vrai labyrinthe, ces mines. Je ne suis jamais allé si profondément sous terre.

Nous évaluons la durée de notre exploration grâce au nombre de fioles d'huile que nous devons placer dans notre lanterne. Une fiole représente une heure. C'est important de pouvoir garder la notion du temps, même dans cet univers perpétuellement noir. Une mine, c'est glauque. Les mineurs ont l'air éprouvés par leur travail, mais surtout par la terreur de ce qui se passe dans les profondeurs. Ils parlent de disparitions systématiques dans les mines inférieures, de démons qui surgiraient des murs, et d'un fer qui est totalement impropre à l'utilisation dès son extraction. Rien d'enthousiasmant, quoi. Nous avons rencontré un certain Dinka, qui nous a confié une dague à remettre à son ami Kyle, qui est désarmé au niveau inférieur. Nous avons promis de lui donner. Nous passerons la nuit (enfin, notre sommeil, quoi) dans le campement de fortune qui est établi et gardé au second niveau.

Il s'agit de ne pas perdre le nord et de pouvoir s'orienter dans ce labyrinthe. Imoen, qui, par son éducation de roublarde, à un sens de l'orientation surdéveloppé, m'aide à dresser une petite carte, heure par heure. On va tâcher de ne pas se perdre et de procéder avec prudence.

Dix-sept heures.

Des kobolds ! Cette mine est infestée de kobolds ! Voilà au moins une information solide. Nous en avons tué toute une bande, qui s'en prenait à un pauvre mineur, lequel n'a hélas pas survécu. Ce sont donc des kobolds qui causent tout ce foutoir… Je comprends à la rigueur qu'ils soient suffisamment organisés pour se déplacer à leur guise dans ces mines, et qu'ils adorent tuer les mineurs et piller leurs maigres richesses ; mais pourquoi le fer est-il pourri ? Les kobolds savent poser des pièges, tendre des embuscades, mais je ne vois pas comment ils pourraient pourrir le fer.

L'ambiance du groupe est aussi décontractée que possible. Aucune blessure à déplorer, et nous sommes tous en pleine forme. Jachéra tient un discours écolo que je trouve exaspérant au possible, mais peu importe. Si la « plaie béante sur mèrrre Terrre » la dérange, dommage pour elle. Moi, j’avais envie de lui répondre que la mine était le moteur économique de cette ville, que ça faisait vivre des familles entières, et que je n’y voyais aucun mal, mais je n’ai pas le courage à faire de la philo pour le moment. Cette mine ne me dérange que dans le mesure où j’y suis, et que j’y cours un danger, dans l’objectif de supprimer ce danger une bonne fois pour toute et épargner la mort d’innocents. Point final, Jaheira !

Dix-neuf heures.

On en est à quinze kobolds de tués. Nous avons trouvé le campement des mineurs, et ils n'ont pas l'air d'avoir envie de se risquer loin des gardes. Kylee nous a remerciés pour la dague. Il ne s'est pas montré très expansif. Nous passerons la nuit ici. D'ici là, on explore le niveau.

Vingt-deux heures.

Bilan de la journée : trente kobolds, si j'ai bien compté. Ils se déplacent par groupes de quatre à six. Nous avons trouvé sur plusieurs d'entre eux des bouteilles de liquide verdâtre, duquel est enduit le fer pourri qu'il y a dans la plupart des wagonnets. J'ai été enchanté de voir mon épée s'effriter comme de l'argile sèche à son contact. Il va falloir en trouver une autre. D'ici là, je n'ai que mon bâton, et ça ne me plaît pas du tout. Khalid m'a proposé sa première épée, mais il a déchanté en constatant qu'elle avait subi le même sort. L'épée de Loup-gris est, elle épargnée. La dague d'Imoen est bien à l'abri dans son fourreau, et Imoen nous a annoncé qu'elle n'avait pas du tout l'intention de l'exposer.

Une certitude donc : ce sont bien les Kobolds qui empoisonnent le fer. Reste à connaître leurs motivations. Et leur chef, car jamais une cervelle de Kobold ne concevra un plan aussi saugrenu que de saboter la production d'une mine de fer.

Voilà donc un niveau de nettoyé. Je ne me fais pas d'illusions, ça ne durera pas longtemps. Les mines sont vastes et de nouveaux kobolds vont débarquer. Il nous faut remonter à la source. Demain, nous descendrons au niveau inférieur. D'ici là, repos complet et collectif. Les soldats Amniens montent la garde. J'ai dégotté une hallebarde dans un râtelier d'armes. J'imagine qu'ils ne verront pas d'inconvénients à ce que je l'utilise.



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Cinquantième jour.
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Quarante-neuvième jour.
[2/11/2008]

Quarante-huitième jour.
[2/11/2008]

Quarante-septième jour.
[2/11/2008]







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