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Thibaud Mercier, dit Squall-Estel : auteur en amateur.


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[09/08/2008 22:37]
Prologue

1 Mirtul 1368,
Château-Suif, Côte des Epées.

J’ai pris le premier carnet venu, la première plume qui m’est tombée sous la main, la première table disponible, et à présent j’écris. J’écris d’une main tremblante d’émotions confuses et emmêlées, j’écris sans trop savoir quoi, encore moins à qui… tout ce que je sais, c’est pourquoi je le fais.

Si j’écris ces lignes, c’est parce qu’il semble que l’aventure dont je pressentais depuis toujours qu’elle allait bientôt commencer, soit déjà commencée. J’écris parce que je sens de toute mon âme que ma vie est parvenue à une croisée des chemins, qu’elle va bientôt – s’animer, basculer, sombrer, exploser, que sais-je. J’ignore ce qui m’attend, j’ignore ce que Gorion redoute, j’ignore quel danger l’a ainsi poussé à organiser ce départ précipité, bref, j’ignore des tas de choses, mais je sais au moins une chose : si je dois mourir demain, je ne veux pas que ma vie ait été inutile, muette, oubliée, comme une étoile filante qui n’aurait éclairé le ciel de personne.

Il faut que je mette de l’ordre dans mes idées. Voyons, par où suis-je censé commencer ? Si j’étais un étranger découvrant les premières lignes de ce journal, qu’est-ce que je voudrais savoir d’emblée ? Ah, oui : je suppose que je dois me présenter.

Bien, mon nom est Lohengrin, et je suis un paladin d’Ilmater, le Dieu Miséricordieux. Oh, je vous arrête tout de suite. Si vous commencez à vous imaginer l’archétype du Paladin Pur, Sans Reproche et Aux Dents Eclatantes, tel qu’il apparaît dans les contes, les légendes et les romans à l’eau de rose, vous allez déchanter. Si vous me voyez déjà aussi comme l’un de ces bigots fanatiques bornés et enchaînés dans des principes dogmatiques abscons, et qui n’ont d’intérêt que dans la mesure où ils tapent fort avec une épée et arrivent à aligner quelques bribes de magie sacrée, vous vous mettez le doigt dans l’œil droit jusqu’à l’omoplate gauche. Non, en fait, c’est presque par hasard que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui. J’ai même longtemps ignoré de quelle divinité j’étais un paladin.

Je vous explique en gros comment j’ai découvert que j’étais un paladin : c’était le jour où, pour la première fois, j’ai guéri quelqu’un par simple contact de la main. C’était un vieux sage en visite à Château-Suif, qui était tombé dans les escaliers de marbre de la bibliothèque. J’étais juste à côté, et j’ai tellement ressenti sa douleur et son désespoir que j’ai réagi instinctivement. Je me suis précipité sur lui, j’ai mis ma main sur son front, et c’est alors que ça s’est passé. J’ai ressenti une merveilleuse chaleur, un flux de compassion et de pitié, qui m’emplissait et me débordait, pour rayonner autour de moi – c’est cette même impression que j’ai encore aujourd’hui, à chaque fois que l’utilise… aujourd’hui où j’ai appris à le maîtriser et à canaliser cette énergie. J’avais quinze ans : c’était il y a quatre ans seulement…

Imaginez l’ahurissement de mon entourage. Il faut vous dire que je suivais à cet époque un entraînement de guerrier, mes dons de guérisseurs étaient donc complètement inattendus. Ce fut Parda, l’aîné des lecteurs de Château-Suif, qui comprit le premier qu’un dieu m’avait pris sous son aile. J’ai vécu pendant quatre mois dans l’inquiétude la plus complète. Quand je repense à cette époque, j’en souris… j’avais tellement peur ! C’était quoi, au juste, un dieu ? Et ce dieu qui avait choisi d’entrer dans ma vie, qui était-il par rapport aux autres dieux, et que me voulait-il, au juste ? Qu’est-ce que j’étais censé faire, à présent ? La vertu cardinale d’un paladin étant le sens de l’obéissance et du devoir, et moi n’ayant jamais spécialement possédé cette vertu, je doutais fort de faire un paladin convenable. Mais comment refuse-t-on de devenir un paladin ? On écrit poliment à son employeur ? Ca ne paraissait évidemment pas si simple …

La réponse m’est venue au bout du quatrième mois. Un songe, un rêve tout simple et tranquille, où il s’est montré à moi. Un dieu compatissant et bienfaisant, un dieu capable de larmes, qui avait vu au plus profond de mon cœur, et qui, lui, savait. Il m’avait donné sa bénédiction non pour me demander mon obéissance, mais parce qu’il savait qu’elle lui était déjà acquise. Parce que ce que je voulais faire de ma vie était déjà ce qu’il voulait qu’elle devienne. Aider ceux qui souffrent. Combattre ceux qui font souffrir. Aller vers ceux qui n’ont plus rien que la douleur et le désespoir, et leur apporter un rayon de consolation. A mon réveil, j’avais appris la confiance en même temps que le nom de mon dieu : Ilmater, Celui Qui Console.

Voilà donc comment je suis devenu Paladin d’Ilmater : ça, c’est fait. Que dire d’autre ?… Oh, une description sommaire. Je suis un humain (tiens, oui, j’avais oublié de le préciser) de dix-neuf printemps, aux cheveux courts et dorés, à la peau couleur de coquille d’œuf de poule. Un mètre quatre-vingt dix pour quatre-vingt kilos, dans le système de mesures commun. Yeux : couleur variable, tantôt ils semblent d’un bleu profond, tantôt ils paraissent marron foncé. Il y a toujours quelques parcelles d’or dedans. En tous cas, c’est Imoen qui me l’assure ; d’un autre côté, c’est aussi elle qui m’assure que je suis « irrésistible », donc ses opinions sont souvent à prendre au second degré. Imoen, c’est ma « sœur de poche », comme dit Winthrop. Winthrop c’est l’aubergiste… mais il faut que je me contraigne à être un peu organisé, sinon tout ce que j’écrirai sera incompréhensible… Il faut que j’explique clairement qui est qui. Non ?

Vous savez à présent à peu de choses près qui je suis. Il faut à présent que je vous parle de mon tuteur, Gorion. C’est un mage aux pouvoirs extraordinaires, mais surtout un homme d’une grande sagesse, et, bien que pas du genre expansif, un père formidable. D’aussi loin que je me souvienne, c’est avec lui que j’ai vécu. Il m’a recueilli à la mort de ma mère – c'est-à-dire le jour même de ma naissance ; je crois qu’il connaissait bien ma mère. Il n’en parle que très rarement, et chaque fois pour s’interrompre la gorge nouée. De mon père, je ne sais absolument rien. Vous trouvez peut-être étrange que je ne m’étende pas en pleurs et larmoiements pour les parents que je n’ai pas connus ? Vous avez peut-être raison. Dans les contes traditionnels, les orphelins sont toujours en quête de leurs origines, et s’ils ne parviennent pas à les découvrir ils se sentent comme un arbre sans racines. Moi… je ne ressens pas grand-chose. Une part d’inconnu, de mystère, de mélancolie, certes… mais pas de douleur ni de tristesse, encore moins de manque. Je n’aurais pu avoir meilleur tuteur que Gorion, même s’il passe beaucoup de temps avec les vénérables lecteurs de la Bibliothèque. Mais chacune des soirées que nous passons ensembles est irremplaçable… il a passé suffisamment de temps avec moi à me raconter les aventures de sa jeunesse pour m’insuffler l’ardent désir de partir à la rencontre de la mienne. Il m’a assuré que, le jour où cette aventure arrivera, je la reconnaîtrai sans risque aucun de me tromper. Je pense que ce jour est venu… mais ne nous égarons pas.

Venons-en à présent à Imoen. C’est une humaine d’un âge semblable au mien, et une amie épatante. Non seulement c’est une fille belle comme le jour, mais elle est futée et très adroite de ses mains ; de plus, elle a un cœur d’or derrière son caractère bouillant. J’ai dit que c’était ma « sœur de poche » ; il faut bien dire qu’il y avait peu d’enfants à Château-Suif, et que j’avais peu de compagnons de jeu, jusqu’au jour où elle est arrivée ici, à l’âge de onze ans environ, en compagnie de Winthrop l’aubergiste. Même ainsi, je n’aurais pas pu tomber mieux. Si Imoen décide de s’amuser, tous aux abris ! Personne, même le vénérable Ulraunt (le maître de la bibliothèque), n’est à l’abri de son espièglerie. Même si je pense qu’il est heureux qu’Ulraunt n’ait jamais su d’où tombait le seau d’eau. Passons.

Winthrop, maintenant. C’est un brave gars, un bon vivant et bon farceur qui tient avec fierté l’unique auberge de Château-Suif. Il a dû faire les quatre cents coups avant de venir s’installer à son compte ici… difficile toutefois de démêler les inventions farfelues des réalités historiques dans ses histoires. C’est un vieil ami, Winthrop… En apprenant que j’allais partir, il a eu l’air un peu remué. Je sais qu’il m’observe à la dérobée, de son comptoir… Il est tard, mais peu importe. Je partirai dès que je serai prêt : demain, je rassemblerai toutes mes économies, et j’achèterai mon équipement. Je sais déjà ce dont j’ai besoin, en plus de l’habituel sac de voyage : une solide armure feuilletée et une bonne lame. Peut-être, si je peux rassembler assez d’argent, choisirai-je une grande épée qui se manie à deux mains. Je n’ai jamais été très doué dans le maniement du bouclier. Et puis, comme dit le proverbe : « Deux bras : deux fois plus de dégâts ! ».

Cette nuit, je ne parviendrai pas à dormir. Le ciel est pur, l’air est doux… cette dernière nuit dans le sanctuaire de mon enfance, je la passerai sur les remparts. J’irai demander aux étoiles quelle destinée elles me préparent, et les réponses que je croirai trouver seront jaillies de mon cœur et mon esprit enflammé. Ah, ma main est toute chaude tant mon sang court en moi ! Pourtant, j’ai peur… Gorion était anxieux et plus taciturne encore qu’à l’ordinaire, ces derniers temps ; puis, tout à coup, cette décision soudaine. Pourquoi ? Que redoute-t-il ? Il n’est pas homme à agir à la légère, et ses motivations doivent être puissantes. D’autant plus qu’au dehors, l’époque est incertaine. La Côte des Epées connaît des temps troublés. Les routes ne sont plus aussi sûres qu’avant : les bandits prolifèrent et s’organisent de mieux en mieux, d’après les dires de Winthrop (c’est en tous cas l’excuse du jour pour expliquer la pauvreté des cargaisons qu’il a reçues). On parle de problèmes agricoles, et de famine imminente, et des rumeurs de guerre parviennent jusqu’à nous.

Danger, incertitude, risque, qu’importe ? Demain, je prendrai la route en compagnie de Gorion, pour une direction que j’ignore, pour une raison que je ne connais pas ; je prendrai la route, et mon aventure commencera. La vraie question est : qu’en ferai-je ? Et si je dois mourir demain, qu’aurai-je fait de ma vie ?

Tant de questions dans cette question… tant de questions tacites et invisibles, gardées comme de précieux secrets au plus profond de mon cœur… mon désir, le désir qui a façonné mon âme et le principe qui guide ma vie, je le connais. Je suis un paladin, Ilmater m’a reconnu comme tel ; je veux aller au-devant du danger. Chaque nuit, je rêve de ceux qui souffrent et se meurent pendant que je dors au chaud dans mon lit, ceux qui sont pris dans les filets de la méchanceté des autres ou des puissances maléfiques… meurtriers, esclavagistes, démons et autres monstres aux visages et motivations variées, unis seulement par la souffrance qu’ils engendrent… j’y pense sans cesse, cette obsession est comme une présence constante dans mon cœur. Oui, puisqu’Ilmater m’a fait don de sa bénédiction, je serai son paladin, et je combattrai en son nom.

Mais au-delà de mes principes, quels sont mes rêves, quels sont mes plus profonds désirs ? Si je me projette dans un avenir fantasmagorique, je me vois tel l’un de ces héros des légendes, guerrier sans peur et sans reproche, accomplissant des exploits tellement invraisemblables que beaucoup doutent de leur existence. Je veux être comme l’un de ces héros… ou comme Gorion, comme un ancien aventurier qui a acquis, dans les larmes et la douleur, peut-être, un savoir et une sagesse à transmettre à tout prix… je délire. J’écris des propos sans suite. Pourtant… si je dois être sincère, et dire vraiment ce que j’ai dans le cœur…

**

J’ai fui la salle commune de l’auberge, j’y étouffais – Fuller et ses potes se font une petite fête en je ne sais quel honneur – s’ils ont encore besoin d’un prétexte pour se boire de la bonne bière, ou plutôt de l’hydromel, à en juger par le parfum. Je suis à l’écart sur les remparts, et j’écris à la lumière d’un flambeau du chemin de ronde. Si je dois vraiment être sincère envers quelqu’un, dire ce que je n’ai jamais dit à personne… je rêve de lumière. Oui, on peut formuler ça comme ça, même si ça fait un peu cliché : je rêve de lumière. Pas vraiment une « lumière de gloire », non… se fixer la gloire comme objectif, c’est perdre ce qui est l’essentiel. A mes yeux, un humble bienfaiteur anonyme vaut plus qu’un glorieux hypocrite, qui se ment à lui-même. Peut-être une « lumière de sagesse », peut-être… mais pas une sagesse froide, rigide, dogmatique et austère comme celle des paladins pour romans et livres d’Histoire, ou des prêtres d’Oghma qui enseignent ici. Non, une sagesse plus profonde, plus véritable, une sagesse qui soit dans le regard et les actes quotidiens plutôt que dans des rituels et de vastes maximes. Une sagesse comme celle de Gorion. Non, la lumière, la vraie lumière que j’essaie de décrire…

… Plus j’essaie de l’écrire, et plus ça me paraît désuet, puéril, enfantin. Ah ! Peut-être suis-je décidément jeune et naïf. Peut-être que la lecture des romans à l’eau de rose de la salle du troisième étage de la Bibliothèque a laissé des traces indélébiles en moi. Mais si je ne veux pas me mentir, c’est bien cela, la vérité. Allez, je vous autorise bien volontiers à en rire. Ce que je veux ? C’est aimer. Aimer de tout mon cœur, de toutes mes forces, porter cet amour en moi comme une fleur pure que nul ne puisse jamais cueillir. Oui… peut-être est-ce un délire désespérément commun et mièvre, mais c’est pourtant cela, la vérité. Ma vérité. Ce que je veux vraiment vivre, ce que je veux vraiment trouver…

Tiens, vous ai-je déjà dit que j’avais fait quelques semaines d’études pour devenir barde, quand j’avais quatorze printemps ? Une dizaine de semaines, pour être précis : le temps de lasser mes précepteurs et de me lasser moi-même. De cette époque, certes frivole, j’ai conservé deux talents. Celui de faire de mauvais vers et celui de mal jouer de la guitare. Et aux heures perdues (nombreuses) de mon adolescence, j’avais composé une petite balade, que je n’ai jamais chantée à voix haute, d’ailleurs, tellement je la trouve ridicule. Pourtant, elle exprime assez bien le fond de ma pensée… Tenez, vous y avez droit :

Douces demoiselles
Respirant l’Amour,
De vos jeunes ailes
Effleurez mes jours ;

Vos beautés éveillent
Des parfums, des flammes
Et de gris Soleils
Qui peuplent mon âme ;

Des vers de poète
Que j’ai dans ma tête,
Et, tendres, discrets,

Mes yeux pour chacune
Et mon cœur pour l’une
Qui vient en secret.

Je sais, je sais, je débite plus de lieux communs et de banalités qu’Ulraunt et Perleflamme réunis. Mais avant de partir, je veux être sûr de bien savoir qui je suis ; d’en avoir conscience, et de fixer tout cela par de l’encre noire, une plume d’aigle, et un carnet encore vierge quelques minutes auparavant.

Il est tard – la nuit calme et tranquille règne sur la Citadelle. J’entends la Mer qui lacère la falaise ; il n’y a d’autres lumières que celles de la Lune, des Etoiles, des flambeaux du chemin de ronde, de la salle commune de l’auberge, et enfin de la chambre de Gorion. Je sais qu’il ne dort pas comme il sait que je ne dors pas. Je regarde à l’est : là où je partirai demain. Là où me mèneront les premiers pas de mon aventure. Gorion sera mon premier compagnon d’armes ; il y en aura d’autres. Certains que je connais déjà, peut-être ; d’autres que j’apprendrai à connaître ; et, ensemble, nous plongerons dans l’inconnu, l’épée à la main, le courage au cœur, la fatigue aux pieds, et un zeste d’hydromel dans le gosier – que sais-je.

Bonne nuit, les copains ; il faut vraiment que je me couche, je dois être en forme demain.





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