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Thibaud Mercier, dit Squall-Estel : auteur en amateur.


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[09/08/2008 22:46]
Deuxième jour

Six heures.

Larmes. Pleurs. Désespoir. Solitude complète. Je n’en puis plus. Je me suis terré dans un bosquet, impuissant ; le jour se lève. Je crois qu’ils ont abandonné la poursuite. Je m’en fiche. Je ne fais plus rien qu’écrire, avec fureur, comme si ma vie en dépendait – et je crois qu’elle en dépend, en vérité.

Gorion est mort. Gorion, malgré tous ses pouvoirs, malgré son expérience et sa bonté, Gorion, mon père, est mort ! Mort ! Maudite soit cette forêt, maudite cette aube brumeuse qui ne m’apporte aucun réconfort, et maudit suis-je, pour ne pas être resté pour mourir avec lui.

Les minutes ont passé. Le murmure continuel de la forêt continue à bruisser comme si de rien. Mon sang continue à me battre douloureusement les tempes. Gorion, mort… tout s’est passé tellement vite. Nous traversions les bois, loin de la route, empruntant un sentier escarpé que Gorion pensait être seul à connaître ; la nuit s’épaississait, et nous nous apprêtions à trouver un abri pour bivouaquer. C’est alors que nous avons débouché sur une vaste clairière, un ancien site druidesque, m’avait dit Gorion.

Et ils nous attendaient là.

Ils étaient rois, quatre peut-être… deux ogres énormes, armés de morgensterns. Une silhouette féminine en armure, une prêtresse, je crois, car elle m’a blessé par pyromancie… et il y avait cet homme, dans cette armure terrifiante. Il dégageait une aura maléfique tellement puissante qu’elle en était tangible.

Seul l’homme a parlé. Je ne pourrais décrire autrement sa voix que comme une voix de mort. Il s’est adressé à Gorion :

– Vous êtes perspicace, pour un vieil homme… vous savez pourquoi je suis ici ? Remettez-vous votre fils, et personne ne sera blessé. Si vous tentez de résister, nous vous tuerons.

Le visage fermé, Gorion a répliqué d’une voix qui ne tremblait pas :

– Vous avez tort de croire que je vais vous faire confiance, jeune homme. Mettez-vous sur le côté, vous et vos larbins, et je vous laisserai la vie sauve.
– Dommage que vous voyiez les choses comme ça, mon vieux.

Dans l’ombre, j’ai vu les yeux de l’homme luire d’excitation – puis ils ont attaqué, tous en même temps. Gorion a libéré toute sa puissance, en un déferlement d’énergie magique inouï, et les deux ogres se sont effondrés. Un jet de flammes m’a blessé à l’épaule ; Gorion m’a hurlé de m’enfuir. Gagné par la terreur, j’ai couru ventre à terre. Je trébuchais dans les racines, mon visage était cinglé par les feuilles comme par des fouets. Mais quand, à bout de souffle, je m’effondrai au pied d’un rocher, je vis, au loin, l’effroyable duel qui se poursuivait dans la clairière. L’homme dans l’armure de ténèbres semblait ne pas sentir le déferlement de sorts de Gorion, ou plutôt, il ne paraissait pas se soucier de sa propre douleur tant il était focalisé sur celle de mon père… Il frappait, frappait, jusqu’à ce que les défenses magiques de Gorion soient épuisées, et qu’il s’effondre, avec un dernier soubresaut. J’ai senti mon cœur se révulser, et je me suis remis à courir.

Je ne sais même pas s’ils m’ont poursuivi ; je crois que l’homme en armure était trop blessé pour prendre le risque de me chercher dans les bois. J’ai pourtant eu, tout au long de la nuit, l’impression de l’entendre approcher dans mon dos… avec son rire rauque et sadique. Je suis resté terré ici, sanglotant jusqu’à ce que mes yeux n’en puissent plus. Puis, quand la lumière a commencé à poindre à la cime des arbres, je me suis forcé à sortir mon journal, et à écrire frénétiquement. Et me voici.

Me voici, vivant, alors que Gorion est mort. Cette vérité m’obsède, me hante, hurle dans mes oreilles. Vivre ! C’est la raison de son sacrifice. Il savait ce qu’il faisait, et il voulait que je vive. Dans le tourbillon de voix qui bouillonne en moi, sa voix domine les autres. Je dois vivre, vivre et combattre. Telle était sa volonté. Oui, j’en suis certain, c’est une vérité qui s’impose à moi avec limpidité. Si Gorion pouvait me parler, c’est ce qu’il m’ordonnerait.

Vis, mon garçon. Vis et combats pour vivre comme tu l’entends. Ne te laisse pas tuer sans montrer qui tu es, un homme courageux et bon – pas un enfant terrifié prêt à tout pour survivre. Sois debout, et montre qui tu es.

Oui, voilà ce qu’il me dirait, de sa voix calme et douce, ses yeux pleins de sagesse plongés dans les miens.

Par Ilmater… Comment pourrai-je m’en remettre un jour ?

Sept heures.

Une lueur d’espoir, et de taille… Une vraie bénédiction. Je ne suis plus seul : Imoen avait décidé de faire une escapade pour nous suivre, et elle a assisté à notre embuscade – de loin. Elle m’a cherché toute la nuit, et nous nous sommes finalement retrouvés au niveau de la piste du Lion. Elle était tellement soulagée de me voir en vie qu’elle s’est jetée dans mes bras ; moi, j’étais tellement émerveillé de la voir que je ne savais pas trop quoi dire. Bonté divine, que sa présence me réconforte ! Qu’aurai-je pu faire seul ? Je n’aurai jamais tenu le coup. Alors qu’avec Imoen à mes côtés…

Imoen… L'aurais-je pu prévoir ? Jamais je n'aurais imaginé qu'elle aurait suffisamment de courage pour tout quitter et s'engager dans les bois, seule et en pleine nuit ; elle m'a dit que jamais elle ne laisserait tomber un ami dans le besoin. Mais elle est bien plus qu'une amie pour moi. Elle est ma sœur de cœur, véritablement. D'un regard, on se comprend. On a passé tant de temps ensemble, à se raconter des histoires, à parler de nos aventures futures… C'est bizarre de penser que tout arrive réellement, aujourd’hui.

Imoen m'a parlé d'une lettre qu'elle avait lue dans la chambre de Gorion. Ce serait celle qui a provoqué notre départ. Si cette lettre existe, elle doit encore se trouver… sur lui.

Du courage, il en faut pour retourner sur mes pas. Mais il faut que je sache de quoi il en retourne. C'est une option de taille pour ma survie – notre survie, puisqu’à présent Imoen a décidé de partager mes ennuis (« les ennuis de mes amis sont mes ennuis », a-t-elle énoncé)

Neuf heures.

Nous avons fini par retrouver l'emplacement de la bataille. Aucune trace de l'homme en armure – le sol est rocheux. De toute façon, ce n'est pas moi qui lui courrai après, pour le moment.

Imoen a beaucoup pleuré et n'a pas osé s'approcher du corps de Gorion. Je l'ai pu, avec un grand effort sur moi-même. Je l'ai un peu déplacé, et l'ai mis au centre de la clairière, les bras repliés, après lui avoir fermé les yeux. Les gardes finiront par venir voir ce qui s'est passé, selon Imoen. La lettre se trouvait bien sur Gorion. Elle n'est pas très claire, et ne m'apprend rien que je ne sache déjà, si ce n’est que Gorion avait un ami à qui il s’était confié.

Que faire à présent ? Il n'est pas question de retourner à Château-Suif. Ce serait absurde de retourner sur mes pas à ce stade. Non, j'obéirai aux conseils de Gorion. Nous irons à Brasamical, et là, nous aviserons pour la suite.

Dix heures.

Il y a du monde dans ces bois réputés dangereux. Un paisible voyageur m'a indiqué la route à suivre, mais m'a recommandé d'éviter deux individus suspects, conseil que je promis de suivre. Quelques mètres plus loin, un gnome et un humain, l'air effectivement suspects, et qui ont l'air de s'apprécier l'un l'autre autant qu'une paire de tarentules, faisaient une halte au bord du chemin. J'allais passer sans rien leur dire, quand l'humain (un magicien, visiblement), m'a proposé de l'aide. Il me donna des potions que j'acceptai avec quelques réticences, mais quand il me parla de les accompagner à Nashkel, je répondis un non franc et définitif. Premièrement parce que je ne me fie guère à ces deux types, deuxièmement parce qu'Imoen non plus, et troisièmement parce que ce n'est absolument pas sur mon chemin.

Ils n'ont pas été contents que je refuse (même si je ne leur ai exposé que la troisième raison) mais ce ne m'a pas empêché de poursuivre mon chemin. Imoen a approuvé et appuyé à cent pour cents mon refus. Reste qu’à deux, la route va être longue, et risquée.

Dix-huit heures.

Nous sommes arrivés au grand carrefour, à la fin de la piste du Lion. D'après ma carte, Brasamical est au nord, à environ neuf heures de marche. Il va falloir presser le pas, car je n'ai aucunement envie de dormir à la belle étoile dans ces bois malsains.
Nous n'avons croisé presque personne, hormis trois loups, cinq grouilleux, un messager pressé, et un vieux voyageur qui parut s'intéresser à moi. Il m'a paru étrange – rien que son chapeau pointu, sa cape rapiécée et son bâton usé par le temps avaient de quoi donner cette impression, d’ailleurs. Il m'a demandé si j'étais dérangé ou désespéré. Bizarre, hein, comme question ? Il m'a pourtant semblé très intelligent et tout à fait sain d'esprit.

On grignote, on souffle, et on repart.





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