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Une heure du matin.
J’avais à peine fermé les yeux que le sommeil s’était abattu sur moi comme une masse. Pendant un temps indéfini, j’errai dans une obscurité accueillante comme de chauds draps. Ne plus penser à rien, ne plus rêver à rien, dormir, seulement dormir…
Mais voici que dans les ténèbres, des portes se dessinent. De grandes portes, deux grands vantaux dans des remparts de pierre. Les portes de Château-Suif, ouvertes sur un souvenir dont j’ignorais jusqu’ici l’existence. Je marche avec hâte, courant à moitié pour rester à hauteur d’une haute silhouette qui marchait à grands pas devant moi. Gorion.
La scène s’efface. Gorion est à une réunion importante avec Ulraunt, le Gardien des Livres du Château. Une réunion me concernant. Je reste à l’extérieur, à jouer avec la fontaine. De là où je suis, j’entends des éclats de voix. C’est curieux : il n’est pas dans les habitudes de Gorion de hausser le ton ; bien que je ne prête presque jamais attention aux discussions qu’il peut avoir, d’ordinaire. Mais cette fois-ci, ce sont bien des cris qui tombent d’une des fenêtres de la Bibliothèque.
Je m’amuse avec l’eau d’une fontaine, lorsqu’un reflet inattendu vient distraire mon attention de la dispute. Un corbeau s’est posé en haut de l’un des murs de pierres, et me regarde fixement de ses énormes yeux noirs. Je le regarde aussi, à travers le miroir de l’eau : soudain, je suis effrayé à l’idée de rencontrer ce regard autrement. Ses pattes me fascinent ; ce sont des griffes, des petites griffes squelettiques.
Soudain, les portes de la bibliothèque s’ouvrent violemment. Ulraunt sort, martelant le sol de sa marche furieuse. Il s’arrête brusquement, et me regarde un moment, avant de détourner les yeux pour les fixer ailleurs. Je l’entends qui dit à Gorion : « Vous pouvez rester tous les deux, mais écoutez-moi bien : cet enfant scellera votre mort ».
Du coin de l’œil, j’aperçois Gorion : il sort à son tour de la bibliothèque, tel qu’il est aujourd’hui. Mort. Mes mains se crispent sur la pierre de la fontaine, et je regarde de toutes mes forces l’onde frémissante, pour ne pas le voir. Le corbeau n’est plus là ; il a disparu. Mon image, en revanche, luit toujours à la surface de l’eau. Mes yeux sont noirs, immenses et vides, comme ceux d’un oiseau.
« Tel père, tel fils », dit le reflet.
Je me mets à hurler, à hurler de toutes mes forces, jusqu’à ce que mes hurlements silencieux me réveillent, et que mon corps, prostré sur les dalles glacées des catacombes, se convulse enfin. Minsc se lève et accourt, aux aguets, craignant une attaque invisible. Je tente de le rassurer par des mots creux.
Il a repris sa garde, assis à côté du feu magique qu’a allumé Dynahéir pour essayer de nous réchauffer un peu ; j’écris, j’écris toujours, pour ne pas sombrer dans la folie.
Mais l’horreur ne me quitte pas. Elle me colle à la peau, ou plutôt, elle coule dans mes veines depuis toujours, et je viens seulement d’en prendre conscience.
Je ne peux pas continuer ainsi. Ulraunt avait raison : j’ai scellé la mort de Gorion. Le chaos naît dans mon sillage. Le meurtre coule dans mes veines… un monstre. Je suis un monstre.
Corbeau… C’est Corbeau, qu’on aurait dû me rebaptiser. Pas Cygne. Corbeau de malheur, corbeau de tempête, corbeau de désespoir. Toute ma vie, jusqu’ici, n’a été qu’un mensonge, qu’un vaste mensonge… j’ai cru être le Cygne d’Ilmater, alors que je n’ai jamais été que le Corbeau de Bhaal. L’un de ses rejetons, de ses bâtards… il est beau, le Paladin d’Ilmater ! Cela aussi, ce n’était que mensonge, illusion de ma part. J’avais cru qu’un Dieu du Bien m’avait pris sous son aile… je m’étais toujours trompé. L’aura divine qu’on m’attribuait n’est pas celle d’un paladin, mais donc celle d’un monstre. D’ailleurs, c’est absurde… Ilmater n’irait pas choisir un bâtard de la Bête pour lui donner un peu de ses pouvoirs. Je me sens creux, vide, dénué de toute signification, de tout intérêt… et plus seul que jamais. Seul pour toujours.
Tout à l’heure, avant que Téthoril ne vienne nous libérer, j’avais pris une décision. J’allais m’accuser seul du meurtre des chefs du Trône, et demander en échange la libération de mes amis. Cette idée était débile ; Ulraunt n’aurait jamais consenti à modifier son jugement. Mais à présent… c’est à moi, et à moi seul, qui m’appartient de décider.
Je sais la vérité, à présent. Enfant de Bhaal, fils du Dieu du Meurtre, destiné à voir la Mort et le Chaos naître de chacun de mes gestes… je ne peux pas y échapper, je le sais. Je l’ai compris.
Mais je n’y mêlerai pas mes amis. Je le refuse. Je le refuse, de toutes mes forces ! Je… je ne veux pas que quelqu’un souffre à cause de moi. Jamais plus !
Trois heures du matin.
Après de longues minutes de réflexion, j’étais certain de ce que je devais faire. Avec résolution, je me levai, et commençai à enfiler en silence mon armure de plates.
– Qu’est-ce que tu fais ? s’étonna Minsc. – Je vais faire un tour, chuchotai-je en réponse. J’ai besoin de me dégourdir les jambes. – Ne t’éloigne pas trop. Le Mal rôde par ici : attention à ne pas te faire piéger. – Ne t’inquiète pas, Minsc : je ne vais pas loin. J’ai simplement besoin d’être seul un moment. – Tu veux que Bouh t’accompagne ?
J’écarquillai les yeux. Ce n’était pas seulement parce que Minsc semblait croire que je serais plus en sécurité si son hamster m’accompagnait ; mais plutôt parce qu’il envisageait de se séparer de son inséparable compagnon et de me le confier. Je regardai le grand guerrier berseker, qui m’étudiait avec une mine bourrue et des yeux préoccupés. Je me forçai à rire doucement tout en secouant la tête, pour ne pas laisser paraître l’effort qui me fut nécessaire pour parler malgré ma gorge nouée.
– Ne t’inquiète pas, répétai-je. Je sais me défendre. – C’est vrai, admit Minsc, l’air un peu rassuré. Tu es l’un des plus grands guerriers que Bouh et moi ayons rencontrés. Mais fais tout de même attention. – Je ferai attention, promis. Si je tarde un peu, ne t’en fais pas, c’est normal : inutile de réveiller les autres en te faisant inutilement du souci, laisse-les dormir. D’accord ? – Bon. D’accord.
Je glissai un anneau d’infravision à mon doigt, enfilai discrètement mon sac à bandoulière, jetai la cape de Baldurien sur mes épaules pour dissimuler le sac, puis posai le lourd Heaume sur mon crâne. Je fis un ou deux pas, et m’arrêtai à côté des sacs de couchages. J’aurais voulu faire un signe d’adieu à Khalid et Jaheira, déposer un dernier baiser sur le front d’Imoen ; regarder quelques instants encore Dynahéir endormie…
Je sus aussitôt que je devais partir tout de suite, sous peine de ne plus en avoir la force. Lentement, silencieusement, je recommençai à marcher.
Derrière moi, la lueur du feu magique de Dynahéir s’éloigna peu à peu, puis disparut à un coin. « Ca y’est », pensai-je : ma vie de solitude éternelle avait commencé.
Où aller ? Où aller à présent ?
– Ne réfléchis pas, m’exhortai-je. Ne réfléchis surtout pas. Avance, marche, va-t-en, mais ne commence pas à te triturer les méninges.
J’arrivai tout d’un coup à une sorte de carrefour, une petite salle avec des colonnades. Et au centre de cette salle, se trouvait quelqu’un que je n’aurais jamais imaginé voir en ces lieux.
– Phyldia ?!
La vieille magicienne se tenait devant moi ; m’apercevant, le visage placide et aimable de mon amie se tordit de rage. Mon cœur tomba dans ma poitrine.
– Mon livre ! Voleur, monstre, vous avez volé mon livre !
Elle se jeta sur moi pour m’attaquer. Je connus un instant d’anéantissement, qu’une fureur immense vint aussitôt combler. Si Phyldia avait voulu m’attaquer, elle aurait utilisé sa magie, pas ses mains.
Fléau d’Araignées dansa dans l’air. La tête du dopplegänger démasqué roula sur le sol. Je restai un instant immobile, réfléchissant.
– C’est donc par les catacombes que Sarevok est arrivé avec ses danses-visages, pensai-je. Téthoril avait raison : il y a bien un chemin dans ces catacombes, qui permet de passer en-dessous des remparts. Pourtant, si Sarevok quitte à présent Château-Suif, ce n’est pas par ce chemin : après le meurtre des chefs du Trône, ses faits et gestes devaient être étudiés de tous. Non, s’il part, c’est la tête haute et au vu et au su de tout le monde. Bon : comment m’orienter, à présent ?
Je repassais en esprit ce que je savais des catacombes ; et, au moment où mon regard tomba sur une petite statue représentant Alaundo et qui surplombait l’un des corridors, les paroles du Chantre me revinrent à l’esprit. La tombe d’Alaundo.
Je n’eus pas à réfléchir. Mes jambes se mirent à bouger toutes seules : je m’engageai dans le corridor en question, que quelques torches magiques éclairaient d’un éclat morne. L’écho de mes pas résonnait dans ma tête vide. Peu à peu, un doute crût dans mon esprit. Au bout de quelques instants, ce n’était plus un doute, mais un sentiment obsédant : la certitude d’une présence. Tout d’un coup, je pilai, sortis ma lame de son fourreau, et fis volte-face.
Rien, personne. Pourtant, j’aurais juré…
Un crissement retentit brusquement derrière moi : je frappai à l’aveuglette. C’était une araignée géante, ou plutôt une araignée éclipsante, puisqu’elle esquiva mes coups en disparaissant pour réapparaître brusquement derrière moi.
Fléau d’Araignées en fit vite son affaire. Je poursuivis ma route.
A plusieurs reprises, j’aperçus une porte latérale, menant probablement à des cryptes secondaires. Je les laissai derrière moi : la tombe du fondateur de Château-Suif devait être, vraisemblablement, enterré dans le tombeau le plus ancien des catacombes de la citadelle. Au bout de cinq minutes, je débouchai dans une vaste et somptueuse antichambre. Ou plutôt, une vaste antichambre qui avait été somptueuse, et qui était aujourd’hui infestée par un nid d’araignées.
Fléau d’Araignées reprit sa danse mortelle. Au bout d’une petite minute, la dernière des quatre araignées éclipsantes se recroquevilla sur le sol, avec une dernière convulsion.
Lentement, je rangeai l’épée dans son fourreau, et m’approchai des marches de marbre menant à la tombe d’Alaundo. Je passai l’arche de pierre, et m’agenouillai.
« Ci-gît Alaundo le Sage », était-il écrit. Tout simplement.
Je me relevai. Et, tout d’un coup, mes nerfs lâchèrent. Un sourire s’épanouit sur mes lèvres, et ce fut plus fort que moi : j’éclatai d’un rire clair, puissant, à la fois léger et douloureux, à la fois joyeux et désespéré, un rire incompréhensible et absurde, mais qui dura, qui dura, jusqu’à chauffer ma gorge et ma poitrine. Puis, enlevant mon casque et jetant ma cape à terre, je saluai profondément la pierre tombale.
– Salut, mon vieil Alaundo ! Depuis le temps que j’entends parler de toi… navré de déranger ton sommeil séculaire, mais je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire, toi et moi.
Je sortis une petite fiole d’hydromel, et la vidai d’un coup. L’alcool me brûla le palais mais me donna des forces.
– Tu permets ? J’avais besoin d’un remontant. Surtout, ne vas pas croire que c’est un manque de respect de ma part en ton égard. Sincèrement : j’ai plus de respect pour toi que pour aucun des types dont on m’a fait apprendre par cœur le nom, durant les leçons d’Histoire de Faêrun. Ces derniers temps, y’a pas beaucoup de monde à qui j’ai pensé aussi souvent que toi. Par moments, je me demande qui tu étais vraiment, Alaundo… Vivais-tu seul et reclus dans tes livres, ou devais-tu quitter à regret ceux qui t’étaient chers pour te consacrer à une passion qui t’appelait irrémédiablement ? As-tu entrevu l’avenir dans d’obscures conjectures, formées à la suite de longues nuits de travail acharné… ou bien le voyais-tu en rêves, des rêves qui t’oppressaient chaque nuit, et que tu te sentais obligé d’interpréter et de comprendre ? As-tu eu le choix, Alaundo, as-tu choisi de devenir le Sage, le Voyant, le Prophète… ou bien aurais-tu préféré, comme moi, de vivre loin des grands rouages du Destin ? Quoi qu’il en soit, chapeau bas, mon vieux, parce que, tes prophéties, c’est du costaud ! Mais je ne te cacherais pas, qu’elles m’ont mis dans la mouïse jusqu’au cou, pour rester poli.
Silence. Je m’étais assis sur le sol pour mon petit discours, vidant une deuxième fiole d’hydromel, essayant d’anesthésier par là ce qui me rongeait. En vain. Je me relevai lentement. A cette tombe, au moins, je pouvais dire tout ce que j’avais sur le cœur, tout ce que je ne pouvais confier à personne.
– Moi, j’ai grandi ici, à rêver d’aventures, comme un gosse. Tu sais comment je me les imaginais ces aventures ? Je me voyais en justicier intrépide, en héros courageux, en grand redresseur de torts. Je m’y étais presque cru dans mon rôle, ces derniers temps, figure-toi. Ces dernières semaines… ces dernières semaines, c’était tout ce dont j’avais rêvé. En incluant une bonne part de mes cauchemars, aussi, c’est vrai… ca n’a pas été drôle tous les jours. Mais c’était formidable. J’étais avec des amis que j’apprenais à connaître et à aimer. Nous formions un groupe soudé, nous avons réussi des trucs que je n’aurais jamais imaginé faire. On voulait nettoyer la région de ses monstres, empêcher une guerre, sauver des gens ; on était en train d’y réussir… Et c’est là que tes fichues prophéties sont venues tout gâcher. Je n’en veux pas, de tes prophéties à la noix, mon bon Alaundo, tu peux le comprendre, ça ? Avec tout le respect que je te dois, avec toute l’amitié que j’ai pour toi, je n’en veux pas ! Je veux empêcher les guerres, je refuse de les créer ! Je veux apaiser le chaos, je ne veux pas le générer ! Je veux pouvoir aimer, protéger, sauver, pas être la cause de la perte de tous ceux que j’aime ! Je le REFUSE !
Ma voix n’avait cessé de se gonfler, se changeant pour finir en un hurlement. Je me plantais devant la tombe, et répétais nettement, sans crier :
– Je le refuse. Et c’est moi qui te le dis en face, moi, Lohengrin, moi qui ai grandi dans les murs de cette forteresse, de TA forteresse, élevé par un l’un des meilleurs hommes qui ait jamais parcouru les Royaumes. Moi, Lohengrin, fils de Bhaal !
Silence. Ces derniers mots, murmurés, m’avaient presque écorché les cordes vocales, et ils résonnèrent longuement dans la crypte. Je me forçai à les répéter calmement :
– Moi, Lohengrin, fils de Bhaal. Je ne peux pas le nier. Je l’ai toujours su, même si je ne l’avais pas compris… non, je ne peux pas le nier.
Je me rassis sur le sol, et enfouis ma tête dans mes bras et mes genoux. Un long moment s’écoula, avant que je puisse trouver la force de relever à moitié la tête.
– Je te demande pardon, Alaundo. Tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. C’est comme ça. Mais c’est dur, tu sais… c’est dur. Je n’ai plus qu’une chose à faire. Partir. Partir seul, partir loin. Je ne mêlerai pas mes amis à ça. Tu entends, Alaundo ? L’enfant de Bhaal affrontera son destin et les emmerdes que tu lui as prédites tout seul, sans n’y entraîner personne d’autre que lui-même ! – Si tu le permets, c’est à nous d’en décider.
Je me levai d’un bond, regardant autour de moi : je laissai échapper un faible gémissement.
Les silhouettes d’Imoen et de Dynahéir étaient apparues sur le seuil de la crypte. Imoen m’adressa un sourire compatissant et attendri.
– Pauvre Grinny. Rien n’est jamais simple avec toi, hein ?
… Un très long moment s’écoula, où je restai là immobile à les regarder, effondré. Puis, brusquement, soutenir leurs regards devint insupportable. Avec un sentiment accablant d’impuissance, je m’assis à nouveau, croisant les bras autour de mes genoux comme un enfant boudeur.
– Vous m’avez suivi. – Non. Nous t’avons précédées, corrigea gentiment Imoen, après avoir compris dans quelle direction tu partais. Tu ne crois quand même pas que tu aurais pu avancer jusqu’ici sans moi ? As-tu idée du nombre de pièges mortels que j’ai dû désamorcer pour te déblayer le chemin ? – … – Minsc et vous n’étiez pas les seuls qui étaient sujets aux insomnies cette nuit, expliqua calmement Dynahéir, sans me quitter des yeux. Dès que j’ai compris quelles étaient vos intentions, j’ai réveillé Imoen, et nous sommes parties à votre suite. Grâce à ma magie et aux Bottes du Guépard, nous n’avons pas été longues à vous retrouver. Nous vous avons rattrapé juste après votre combat contre le métamorphe. – Je ne vous ai pas vues, dis-je bêtement. – C’est bien à ça que ça sert, l’invisibilité, fit remarquer Imoen en roulant des yeux. Je voulais comprendre à quoi tu jouais, et Dynahéir… – Imoen, coupa Dynahéir. Il faut retourner au campement prévenir Minsc. Pourrez-vous les guider jusqu’ici ? – No problemo. A vos ordres, patronne.
En un battement de cils, elle était partie. Je demeurai seul avec Dynahéir. Elle s’inclina profondément devant la pierre tombale, puis marcha doucement jusqu’à la colonne où j’étais adossé, pour s’asseoir à côté de moi. Le silence s’éternisa.
– Vous saviez, dis-je soudain. Vous saviez depuis longtemps. – Oui, répondit-elle simplement, inclinant légèrement la tête. – Oui, répétai-je à voix basse. Oui, bien sûr. Je comprends, maintenant. – Que comprenez-vous ?... – Tout. Votre changement après Bois-Manteau. Vous aviez vu l’autel dédié à Bhaal dans les appartements de Davaëorn : et vous étiez venue dans cette partie du monde pour chercher les enfants de Bhaal. Vous avez probablement fait le rapprochement tout de suite. Et après votre départ… vous avez dû vous rappeler rapidement vos déductions antérieures. C’était vous, qui, la première, aviez compris qu’on devait chercher le mobile du meurtrier de Gorion dans le secret de ma naissance. – C’est exact. – Et c’est pour ça que lorsque vous êtes revenue… vous aviez tant changé. C’est pour ça que vous ne vouliez plus me regarder, me parler, rester près de moi… quand j’ai voulu vous soigner, l’autre jour, vous… – Lohengrin, m’interrompit à mi-voix Dynahéir, j’avais peur. – Je comprends.
Un froid toujours plus glacial s’insinuait en moi. Je me levai, et me tournai vers la sortie.
– Je ne vous en veux pas, Dynahéir. Je comprends. Je suis un enfant de Bhaal : un bâtard de la Bête. Je porte une flétrissure indélébile dans mes gènes. C’est comme ça ; c’est ce que je suis. Nul ne peut le changer. Nul ne le pourra jamais. – Lohengrin… – Et c’est pour cela que je dois partir, Dynahéir. C’est pour cela que je voulais partir : pourquoi êtes vous venues, Imoen et vous ? Je ne vous veux aucun mal, à aucun d’entre vous. L’enfant de Bhaal ne veut pas détruire ceux qu’il aime, ni personne d’autre, et c’est pour ça qu’il doit partir. Pourquoi êtes vous venues ?
Je me tournai violemment vers la sortie de la crypte, et amorçai un mouvement pour partir ; mais la petite main de Dynahéir saisit soudain la mienne.
– Il faut me pardonner, mon ami : depuis tout ce temps que je cherchais les enfants de Bhaal, je me les étais représentés comme par nature maléfiques, sournois, cruels, imprévisibles : des rejetons de la Bête dans des corps de mortels. J’ai eu peur, tout d’un coup, que tout ce que j’avais vécu auprès de vous ne soit que mensonges et tromperies. J’ai eu peur que ma jeunesse et ma faiblesse m’aient trahie… j’ai eu peur, tellement peur, de découvrir un jour que j’étais tombée amoureuse d’un monstre qui s’était joué de moi. – Je… quoi ?
Je n’avais pas compris. Je ne pouvais pas avoir compris : j’avais forcément mal entendu… Mais la chaleur de la main de Dynahéir, qui s’appuyait légèrement sur la mienne lorsqu’elle se releva, n’était pas illusoire. Elle se tint devant moi, son jeune visage levé vers le mien. Elle souriait.
– Je voudrais que vous m’embrassiez, Lohengrin. Je voudrais que vous sachiez que je n’ai plus peur ; que je suis fière et heureuse de vous aimer.
Quand, vingt minutes plus tard, Imoen revint avec Khalid, Jaheira, Minsc et Bouh – j’eus la très nette impression que ma sœur de poche avait volontairement pris tout son temps pour faire le trajet –, Dynahéir et moi avions commencé à marcher dignement à leur rencontre.
Je me sentais le cœur chaud et fort comme un soleil.
Nous avons réinstallé un campement dans l’antichambre du tombeau d’Alaundo. J’ai raconté toute la vérité à Khalid et Jaheira, de la manière la plus simple qui soit : en leur montrant la lettre de Gorion. Ils l’ont lue en silence.
– C’était donc ça, soupira Jaheira en secouant légèrement la tête.
Khalid se contenta de me regarder avec intensité. Minsc demanda tout haut des éclaircissements – lui ne sait pas lire. Alors, prenant la parole devant tous, j’expliquai avec concision :
– Je suis un enfant de Bhaal ; ce que racontaient les prophéties est vrai. Avant sa chute, Bhaal a semé une lignée de mortels, dont je fais partie. Je ne l’ai appris qu’hier après-midi, grâce à cette lettre.
Une fois résumé, ça paraissait beaucoup moins dramatique. Le front de Minsc se plissa sous un immense effort de concentration.
– Dynahéir n’étions-nous pas venus justement pour botter les fesses des enfants de Bhaal, qui allaient répandre le Mal sur… – Un enfant de Bhaal n’est pas un générateur de chaos, répondit calmement Dynahéir. C’est un catalyseur.
L’explication de Dynahéir sembla embrouiller un peu plus la conception que Minsc se faisait du problème. Imoen vint à la rescousse :
– Bhaal n’a fait que « semer » ses enfants : après, ils ont poussé comme ils pouvaient, bien, mal, de travers ou pas du tout !
La métaphore si simple d’Imoen m’émut, et elle pénétra facilement dans l’esprit de Minsc. Son visage s’éclaircit légèrement. Comme pour vérifier qu’il avait bien saisi, il postula :
– Les Enfants de Bhaal sont important, mais chez eux, c’est comme partout : il y en a des bons, des méchants, et des bizarres. C’est ça ? – C’est ç-ça ! acquiesça Khalid. T-tout ce qu’ils ont de p-plus, ce sont des enn-nuis.
Minsc sembla considérer que cela concluait la discussion sur le sujet, et, avec le prosaïsme qui fait tout son charme, proposa que nous reprenions le repos interrompu de la nuit, afin d’être dans les meilleures dispositions pour reprendre le « bottage de derrières pour le Bien » dès demain matin.
Comme vous l’avez pu voir, j’ai pris le premier tour de garde.
Dix heures.
Lever, petit-déjeuner, puis briefing. Nous nous sommes tous mis d’accord pour ne pas faire de tourisme dans le coin, et foncer tout droit à la recherche de la sortie : une fois dehors, on avisera. Dynahéir nous a fait un topo préliminaire sur les dopplegängers : ils sont particulièrement dangereux et retors, car leur magie métamorphique se double d’une clairvoyance surnaturelle.
– Ils possèdent le don de percevoir vos émotions secrètes et vos souvenirs enfouis : s’ils n’ont pas de forme prédéfinie à l’instant où vous les rencontrez, ils s’empareront de la première personne qu’ils trouveront dans votre esprit, et s’y tiendront.
Nous sommes donc prévenus : notre chemin sera semé de leurs embûches sournoises. Tant pis, nous ne ferons pas dans la finesse. Le temps joue contre nous : j’ignore ce que prépare Sarevok, après le triple meurtre de son père et des deux autres chefs du Trône de Fer, mais j’ai comme dans l’idée qu’il ne va pas probablement pas chômer.
Treize heures.
Guidés par l’instinct de Jaheira et le sens de l’orientation infaillible d’Imoen, nous avons suivi les couloirs de pierre des catacombes jusqu’à déboucher sur une immense crypte plongée dans une pénombre épaisse. Nous sommes tombés sur un dopplegänger ayant pris l’apparence du jeune vacher Dreppin, l’un de nos bons compagnons de jeux d’autrefois, à Imoen et à moi. Puis plusieurs guerriers squelettes surgirent des ténèbres ; nos fracassèrent sans grande difficulté cinq d’entre eux, mais le sixième fut abattu d’une flèche en plein crâne. Surpris, nous avons regardé d’où elle était venue, et deux silhouettes se dessinèrent derrière les colonnades : celles du nain Arkanis et du halfelin Deder, deux chasseurs établis depuis de longues années à Château-Suif et avec lesquels j’ai partagé de longues séances d’entraînement martial dans ma jeunesse.
– Lohengrin ? Par tous les dieux, ce monstre, c’était… le jeune Dreppin ? Lohengrin, que se passe-t-il ici ? Obe nous avait demandés de venir, mais… mais ces diableries dépassent de loin ses pires illusions ! – C’étaient des amiroirs, tout comme vous, gronda Minsc, la main crispée sur son épée bâtarde. Vous allez connaître la colère de Minsc ! – Minsc, attends ! m’écriai-je, l’arrêtant d’un geste. Arkanis, mon ami… c’est bien vous ? Le vieux Obe vous envoie ?
Ils nous expliquèrent que l’illusionniste de Château-Suif les avait envoyés descendre à notre rencontre, car – avait-il dit – nous avions besoin de partir au plus vite par les cryptes. Ils nous ont aidé, mais nous prévenant qu’il ne pourraient pas se risquer en dehors de la Grande Crypte. Ils tinrent à distance les squelettes qui infestaient les lieux – assistés en cela par mon aura de paladin que je m’efforçais de déployer le plus constamment possible. Mais, de notre côté, nous devions abattre, un par un, les dopplegängers qui se trouvaient sur notre chemin. Mon maître d’armes Jondalar, puis mon tuteur Karan… tous, vivaient dissimulés dans les petites absides. J’avais beau savoir qu’il s’agissait, à chaque fois, d’illusions d’ailleurs vite dissipées pour laisser la place au visage reptilien de ces monstres… mon cœur se déchirait chaque fois.
Mais, sur le seuil de la sortie de la crypte, un bien plus grand choc nous attendait.
– Elminster ?!
Le cri de stupeur venait de Khalid, Jaheira, Imoen et moi-même. Chapeau pointu, bâton de chêne, barbe grise, pipe au bec ; l’élu de Mystra se tenait devant nous, semblable en tous points à celui que j’avais rencontré à trois reprises, avec cependant un air préoccupé et combattif que je ne lui avais jamais vu.
Et il n’était pas seul. A sa gauche, Téthoril tout encagoulé de rouge, comme toujours, nous fixait de ses yeux soudain éveillés ; et à sa droite, Gorion. Gorion, bien vivant, son visage bienveillant tendu par une panique contenue et une tristesse intense. Mon Gorion. Mon cœur se mit à cogner à en transpercer ma poitrine. Je me cramponnai à Fléau d’Araignées pour ne pas la lâcher.
– Lohengrin ! m’interpella Elminster. Cessez cette folie, mon enfant, je vous en supplie ! Ces murs sont teintés du sang des innocents que vous avez tués et je ne tolérerai pas que cela dure plus longtemps. – N'approchez pas ! criai-je, beaucoup plus fort que ce que j’aurais voulu. Restez où vous êtes ! Celui qui vous accompagne a le visage de mon beau-père et ce dernier est mort ! – Tout va bien, Lohengrin ! cria Gorion, terrifié. Calme-toi et baisse ton arme, je t’en prie ! Je ne suis pas mort cette nuit-là, ni depuis. La lame qui m'a transpercé était imbibée de poison magique : mon âme et mon esprit sont restés emprisonnés dans un corps qui avait toute l'apparence de la mort. Nous avons dû depuis maintenir le subterfuge : l'homme que vous avez vu cette nuit-là s'appelle Sarevok. Il se trouve dans le Château depuis trois jours, sous le faux nom de «Koveras». Téthtoril le surveillait, mais nous n'avons jamais pensé qu'il pouvait ne pas être seul… Par pitié, mon enfant ! J'ai trop d'affection pour toi pour te perdre maintenant. – Nous le suspections depuis un moment, Elminster et moi, renchérit Téthoril de sa voix grave. Sarevok hors de sa tanière, Elminster pouvait enfin retrouver votre beau-père et le mettre en sécurité… Pardon, Lohengrin, j'aurais dû vous le dire plus tôt ! Mais vous rendre l'espoir pour le voir anéanti aussitôt… je ne le pouvais pas, c’était au-dessus de mes forces. – Baissez vos armes, les enfants ! commanda lentement Elminster, avec d’infinies précautions. Et venez avec nous : nous allons vous emmener en sécurité.
Un silence. L’espoir, violent et atroce, germa en moi. Mon esprit se révoltait, m’intimant l’ordre de ne pas écouter ces tissus de mensonges, me rappelant l’habileté terrible des amiroirs ; mais mon cœur s’ouvrait tout grand pour accepter la possibilité, la simple possibilité, que ce qu’ils me disaient était vrai… Et si nous avions, jusqu’ici, pris une trame d’illusions habiles pour la réalité ? Si nous avions pris une réalité déformée pour des illusions ?... Et si ces trois silhouettes dressées devant nous étaient le premier roc de réalité dans ces catacombes ? J’entrevis alors en éclair ce que ça impliquait : Gorion vivant, Gorion à mes côtés, Gorion avec moi pour nos voyages… Je me tournai vers les autres. Minsc fronçait les sourcils, attendant l’ordre d’attaquer ou de les suivre ; Imoen, Khalid et Jaheira, semblaient hébétés, fascinés par les trois magiciens qui nous regardaient.
Dynahéir prit soudain la parole.
– Selon vous ces murs sont imprégnés du sang d'innocents, lança-t-elle implacablement à Elminster. Si c'est le cas, qui nous a pourchassés dans ces salles tortueuses, appelant Lohengrin avec des voix autrefois familières pour mieux l’approcher, et ensuite l’attaquer lâchement ? Comment prétendez-vous répondre à cela, amiroir ? – Lohengrin, mon garçon, reprends-toi ! m’implora Gorion. Les illusions tissées par nos ennemis en ces lieux sont bien plus puissantes que vous ne l’imaginez. Toi et tes compagnons, vous avez cru voir des monstres métamorphes qui vous attaquaient, alors qu’ils étaient venus vous aider ! Ce pauvre Dreppin, cette malheureuse Phyldia, et tous les autres gisent dans leurs entrailles, et vous voyez leurs corps mutilés comme ceux de dopplegängers ; arrête ce massacre ! Libère-toi de cette toile de folie dans laquelle tu es venue t’engluer, Lohengrin !
Elminster me parla à son tour, me parlant de l’illusion dans laquelle Sarevok et ses sbires nous avaient enfermés, et me suppliant d’avoir foi en lui. Je me pris la tête dans les mains et fermai les yeux à m’en faire mal. Je réfléchis, longuement.
Puis, peu à peu, la lucidité s’installa de nouveau dans mon esprit. J’étais libéré : je voyais clair. Je redressai la tête, adressai un regard apaisant à Dynahéir. Je vis, à son expression, qu’aucune peur ne l’effleurait. Elle me suivrait, quoique je choisisse.
– Elminster, Gorion, Téthoril : je choisis la voie de la confiance. Chacun de vous la mérite toute entière. Venez, mes amis : suivons-les, ordonnai-je doucement aux autres.
D’un même mouvement, ils baissèrent leurs armes.
– Gorion, murmura Jaheira, les larmes aux yeux. J’ai pleuré votre mort… – M-maître Elminster… – Silence, mes enfants, commanda Elminster, sa voix bourrue s’imprégnant d’un net soulagement. Suivez-moi, et restez près de moi : je vous emmène à la lumière, loin de ces ignobles ténèbres.
Je m’approchai d’eux : le visage de Gorion s’illumina de son merveilleux sourire. Les trois magiciens s’engagèrent dans le couloir. Je leur emboîtai le pas, et mes amis m’emboîtèrent le mien.
Les ombres murmuraient à notre passage, sans que nous puissions les distinguer : nous étions aveuglés par la lumière qu’irradiait le bâton de marche d’Elminster.
– Gardez votre sang-froid, Lohengrin, me conseilla-t-il avec apaisement. Tenez bon. La fragile bulle de réalité qui nous entoure faiblit !... Les malédictions que murmurent les ombres ? Mais il ne faut pas essayer de leur résister. Laisser couler, laisser glisser : ce ne sont que des illusions qui ne peuvent pas faire de mal réel ! Restez près de moi. – Je vous suis, répondis-je doucement.
Nous nous enfoncions toujours plus profondément dans le couloir, passant devant plusieurs cryptes secondaires, sans jamais nous arrêter. De ces cryptes, des formes indistinctes semblaient émerger, paraissant se fondre dans notre sillage.
– Ne vous éloignez pas, répéta Elminster, vous pourriez redevenir victime de ces illusions. Nous y sommes presque ! – Je vous suis, répondis-je inlassablement.
Un dernier tournant, et les trois magiciens s’arrêtèrent. Nous étions parvenus à l’extrémité du couloir : devant un mur de roche et de terre, mur dans lequel un conduit avait été creusé. Elminster sourit.
– Nous y voilà.
Ses yeux scintillèrent. Je tirai lentement mon épée.
– En effet, danses-visages : nous voilà dans votre piège. Pourquoi attendez-vous encore pour révéler votre vraie nature ? Tous vos comparses sont là. Attaquez, à présent.
Le visage ridé d’Elminster se tordit en un rictus féroce, et un bruissement de lumière agita les trois magiciens. L’obscurité nous entoura soudain. J’entendis le bruit des lames sorties de leurs fourreaux, le bourdonnement des magies mêlées de Jaheira et de Dynahéir. Je n’avais pas peur, je ne sentais que la colère qui brûlait en moi, la colère pure, blanche, juste. Je puisai au plus profond de moi-même, et j’y trouvai – dans l’écheveau de tissus indistincts qu’était mon âme – la force.
– Vous êtes tous réunis, tonnai-je d’une voix puissante que je ne me connaissais pas. Nous vous tuerons ensembles, ici même. Pour avoir usurpé l’identité de ceux qui m’étaient chers, vous mourrez de ma main : j’avais donné ma confiance à Gorion, Elminster et Téthoril car ils la méritaient : et je vous ai suivis, miroirs de ténèbres, pour vous punir d’avoir osé réclamer cette confiance en leurs noms.
Fléau d’Araignées dessina une arabesque de lumière, devant les yeux verts qui luisaient dans les ombres.
– Pour notre souffrance, vous mourrez ! hurlai-je.
Et j’attaquai, de toutes mes forces, de toute ma colère.
Quand nous en eûmes fini, les dalles du couloir étaient imbibées de sang grisâtre, et de larges fissures, générées par la violence de notre combat, lézardaient les parois de pierre.
Après les catacombes et les cryptes, nous avons dû nous faufiler dans un labyrinthe inextricable de galeries sinueuses. Nous sommes tombés sur un groupe de mercenaires au service de Sarevok, et qui l’attendaient. Ce fut un rude combat. Leur chef était un redoutable guerrier-mage, au nom de Prat, d’après la lettre de Sarevok que nous avons trouvée sur son corps.
Au vu de cette lettre, c’était Prat qui était chargé « d’encadrer » le groupe de dopplegängers, que nous avons exterminé et dont quelques membres ont chipé notre apparence pour nous faire accuser du meurtre des trois chefs du Trône. Sarevok précisait qu’en cas de succès, il devrait rentrer au plus vite à la Porte de Baldur pour prendre la place de Rieltar à la tête des opérations du trône. « Si tout va bien », conclut-t-il, « je serai Grand-duc d’ici quelques semaines tout au plus ».
Ces grottes étaient peuplées d’autres créatures presque aussi répugnantes que les dopplegänger et les mercenaires : nous avons tué une bonne douzaine d’araignées, et deux basilics supérieurs. Pour ces derniers, nous devons remercier chaudement Imoen qui, jouant les éclaireuses, les a repérées suffisamment tôt pour que nous puissions utiliser potions et parchemins nous protégeant de leurs regards pétrifiants.
Et puis, alors que nous arrivions – enfin ! – à la lumière du jour, nous sommes tombés sur ce Diarmid. Ce n’était clairement pas une flèche, ce type : il a considéré comme acquis, en nous voyant débarquer, couverts de poussière, de boue et du sang de diverses créatures, que nous étions Prat et compagnie. De mémoire, et pour vous donner une idée précise du personnage, je retranscris le plus fidèlement possible la scène :
– Ouf, c'est pas trop tôt ! Vous êtes bien Prat, n'est-ce pas ? Inutile de préciser que nous ne devons pas faire attendre Sarevok ! J'espère que vous n'avez pas eu d'ennuis là-dessous ?!! Il a dit que les moines sont tombés dans le piège et que Lohengrin s'est fait enfermer, si bien qu'il a pris la route de la surface pour sortir du fort, au lieu de vous retrouver dans les cryptes. Il faut vraiment qu'on y aille si on veut le rattraper ! – Tout à fait, acquiesçai-je. Nous allons devoir le rattraper, comme tu dis. Où est-on censé le retrouver ? – A la base du Trône de Fer, à la Porte de Baldur bien sûr. Il a à faire ailleurs dans la ville, mais sûr qu'on aura notre prime si on l'attend là. Toutefois, étant donné tout ce qu'il reste encore à faire, ça m'étonnerait qu'on le voie réapparaître avant un moment. La disgrâce de Lohengrin va nous faciliter la tâche, mais il faudrait quand même agir vite. La patience n'est pas le fort de Sarevok, vous devez le savoir. – Mais c’est qui, au juste, ce Sarevok ? s’enquit Imoen, s’adossant posément à la paroi de la galerie. J’aime bien savoir pour qui on travaille, d’habitude. – Quelqu’un qui a l'habitude de n'en faire qu'à sa tête, répondit l’autre d’un air exaspéré, et je le soupçonne de ne pas pécher par la finesse. Il est trop impatient pour ça, même s'il jouit d'un étonnant sens tactique. Cette qualité l'a certainement rendu parfait pour organiser les forces mercenaires du Trône de Fer, quoique je doute que ce soit encore l'avis de ses supérieurs, maintenant qu'ils sont morts par ses ordres. C'est l'inconvénient d'embaucher des gens trop motivés... Nous, sous-fifres, on ne risque rien, mais malheur à ceux qui occupent un poste qu'il convoite. Bon, ce n’est pas tout ça, mais… faudrait vraiment y aller. – Vous avez raison, dis-je en portant la main à mon épée. Merci de toutes ces informations : en échange, je vous en donne une qui vous devrait vous intéresser. Je m’appelle Lohengrin, et nous avons tué Prat et ses lascars il y a une dizaine de minutes. Et je n’aime pas qu’on prépare des complots pour me faire emprisonner.
La mâchoire de Diarnid s’est apparemment décrochée sous le choc. Nous nous sommes avancés lentement, il a reculé, puis, tournant des talons, a détalé comme un lapin. Nous sommes sortis à l’air libre à sa suite : je l’ai vu glisser dans sa hâte et tomber de la falaise. J’espère pour lui qu’il sait nager. Peu m’importe : je ne pense pas qu’il nous causera de souci. Je peux vous parier ce que vous voulez contre autre chose qu’il va essayer de faire comme s’il n’existait plus.
Assis au bord du vieux chemin de pierre, entre les remparts Sud de la citadelle et le bord de la falaise, nous pique-niquons face à la Mer. La direction à prendre est à présent clair : nous devons suivre Sarevok à la Porte de Baldur, et nous employer à contrecarrer ses plans et à le traîner enfin en justice.
Seul bémol : aux yeux de la justice susmentionnée, c’est nous, les criminels en fuite. Je pense que nous aurons tout le Poing Enflammé aux fesses Nous allons devoir agir dans l’ombre.
Heureusement, nous comptons dans nos rangs Imoen, la meilleure voleuse de toute la Côte des Epées.
Vingt-trois heures.
Nous campons, quelque part entre la Croisée des Chemins et Brasamical. Nous nous sommes tenus à l’écart pour éviter les patrouilles éventuelles. L’ambiance est aussi bonne qu’on pourrait l’espérer au sein d’un groupe recherché par les forces de l’ordre les plus respectables de la région. Khalid et Jaheira nous ont, en chemin, raconté plusieurs anecdotes sur Elminster et Gorion, et leurs autres amis ménestrels. Dynahéir et moi ne cessons de nous jeter des coups d’œil tendres discrets et des petits sourires.
Je n’aurai jamais imaginé que ce pouvait être aussi doux, de partager un secret d’amour. Je prends le premier tour de garde, et je compte les étoiles. Chaque jour continue d’être un défi renouvelé, les embûches parsèment notre chemin, mon destin est terrible : mais les étoiles demeurent immaculées au-dessus des nuages. C’est curieux, vraiment curieux… je ne me l’explique pas, mais le fait est là : la vie est belle. Si belle…
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