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Huit heures
Départ. Une longue marche nous attend ; nous allons tout droit à la Porte de Baldur, en continuant à éviter les routes, guidés par Minsc et Jaheira.
Treize heures.
Nous sommes parvenus – tant bien que mal et en dépit, notamment, des ankhegs – au « Travers du Ver » ; le plus dur reste à faire, à savoir entrer dans la ville. Imoen va partir en solo pour essayer de nous faire passer les gardes du Pont. La surveillance a été clairement renforcée, ça ne va pas être une partie de plaisir… mais j’ai confiance en ma sœur de poche.
D’ores et déjà, Imoen a ses idées quant à l’endroit où nous pourrions loger. Un certain Silence tient, près des Portes de la Ville, un magasin où la discrétion est de mise, pourvu qu’on en paye le prix ; après, il s’agira de se préparer pour la suite, notamment refaire le plein de notre équipement. Encore une fois, nous nous déplacerons, une fois dans la ville, par paires. Il nous faudra pourtant nous séparer le moins possible, et rester autant que faire se peut proches les uns des autres, pour pouvoir nous rassembler en cas de pépin grave ; sinon, chaque paire sera par trop vulnérable.
– Grinny et moi on garde nos pseudonymes d’avant, c'est-à-dire « Cygne » et « Renard ». Maintenant, il faut aussi en trouver pour vous. Suggestions ? – On pourrait continuer sur des noms d’animaux, proposa Dynahéir avec un petit sourire. Par exemple, Minsc… – « Ours » ? fit Jaheira. – Pas mal, apprécia Imoen. Et Dynahéir, voyons… – « Panthère », dis-je aussitôt. – Adjugé ! A Khalid, maintenant… – … e-euh… – « Libellule », lança Jaheira avec un clin d’œil taquin. – Vendu ! Et ça ne nous laisse plus que toi, Jaheira. Une idée ? – « L-Louve ! », dit tranquillement Khalid.
Imoen a terminé de déjeuner, et met les voiles. Il n’y a plus qu’à attendre son retour, qu’elle a promis bref.
Dix-huit heures.
Nous sommes dans la place. Silence est effectivement un homme de discrétion : du magasin, nous avons accédé à nos chambres par un couloir secret… sans jamais voir aucun de ses autres locataires.
Imoen a tenu toutes ses promesses : elle a mis moins d’une heure à trouver un contrebandier habile qui, pour un prix modique, nous a planqués dans ses tonneaux de bière ; le système, soit dit en passant, est ingénieux. On entre par le fond dans une espèce de compartiment étanche – une petite aération est aménagée par le bas – et le reste du tonneau est rempli de bière. Ce qui fait que, lorsque l’un des mercenaires a voulu regarder – par le haut – il a vu un tonneau rempli de bière. Et passez muscade !
A présent, activons. Khalid et Jaheira doivent aller se renseigner sur la situation auprès de leurs amis Ménestrels ; Dynahéir nous a confié une (longue) liste de courses à faire dans la Grande Boutique de Magie ; elle-même doit remettre de l’ordre dans son grimoire « de même que dans son esprit », sous la bonne garde de son « garde du corps et demie ».
Je crois que cet endroit est aussi sûr et discret qu’il puisse être : ce sera notre repaire pour la suite des opérations. Nous entreposons ici nos affaires superflues – Imoen a mobilisé tout son savoir-faire pour assurer une protection optimale de notre coffre ; ceci fait, nous vaquerons à nos tâches respectives.
Je pense à Sarevok. Il est là, quelque part dans la ville, à préparer la finalisation de son plan pour accéder au pouvoir, et déclencher la guerre entre Baldur et l’Amn. Je me demande s’il a eu vent de notre fuite de Château-Suif. Probablement… mais je ne pense pas qu’il sache que nous avons tué Prat et les autres, et que nous sommes au courant de ce qu’il prépare ; je pense encore moins qu’il puisse imaginer que nous sommes déjà de retour à la Porte.
N’importe, il faut agir vite, avant que ce fumier puisse mettre ses plans à exécution, et le mettre définitivement hors d’état de nuire. Bien sûr, il ne suffit pas de le dire pour le faire. Je n’ai pas oublié la nuit de la mort de Gorion… ni la force terrifiante des acolytes de Zhalimar et Compagnie.
Dix-huit heures
Les nouvelles sont mauvaises, plus encore que je nous ne l’étions imaginé : La Balafre a été assassiné, et le Duc Eltan se meurt, lentement empoisonné par celui qui se prétend être son guérisseur. Imoen et moi nous apprêtons à aller le secourir – sachant que, pour ce faire, il faudra nous introduire dans le QG du Poing Enflammé.
Je vous l’avais dit, Imoen et moi nous sommes rendus à la boutique de Magie. Imoen m’avait donné une potion d’invisibilité, et personne ne nous a remarqués, tandis que nous nous faufilions dans la cohue des rues bondées de la Porte. Imoen me conseilla d’attendre à la porte du magasin, tandis qu’elle vérifiait que tout était « clean » à l’intérieur.
A peine avait-elle disparu par la porte que…
– Je vous vois, Lohengrin.
Je tirai Fléau d’Araignées hors de son fourreau, et pivotai sur mes talons. Adossée nonchalamment à côté de la porte, une jeune femme m’observait avec des yeux scintillant de magie divinatoire. Un peu plus d’une vingtaine d’années, des cheveux noirs et lisses tombant sur sa lourde armure ; une peau couleur d’ivoire. Un fléau d’armes pendait à son côté, et elle tenait un grand bouclier fixé à son bras gauche. Une combattante aguerrie. Et qu’elle possédait des pouvoirs magiques, puisqu’elle pouvait me voir malgré mon invisibilité.
Elle était jolie – indéniablement. Je tentai de percevoir son aura, et elle me parut énigmatique… troublée, incertaine, indécise. Avec des reflets de ténèbres flagrants – ténèbres sacrées. Je l’identifiai tout d’un coup comme la prêtresse d’une divinité maléfique ; bien qu’aucun signe ne fût distinguable sur son armure. Mais elle-même n’était pas maléfique, pas vraiment – ou plutôt, pas encore. Je sentis tout ceci, et bien plus encore, en une fraction de seconde.
Je baissai ma lame à moitié levée. Qui que fût cette femme, son attitude n’était pas hostile. Elle me dévisageait avec des yeux intenses, et pas seulement à cause de la magie qu’elle utilisait pour me voir. Un sourire énigmatique, froid et imperceptible se dessinait sur ses lèvres rouges. Elle parla d’une voix d’alto, en un murmure franchement assez agréable à écouter.
– Veuillez pardonner mon excessive discrétion, mais nous vivons des temps troublés. Je sais que vous êtes sur la défensive ces temps-ci, mais si vous m’autorisiez à parler un instant, je crois avoir quelque chose qu'il vous plairait d'entendre. Peut-être pourrait-on s'entraider ?
Un temps de silence. Elle était un brin provocante, et continuait de me fixer de son regard étrange. Avec circonspection, je répondis lentement :
– Si vous avez des informations valables, pourquoi pas. Je ne demande qu’à être intéressé…
Son sourire s’accentua légèrement. Ses yeux me quittèrent le temps d’un regard circulaire, pour vérifier que personne ne nous regardait : puis elle s’approcha un peu de moi.
– Je m'expliquerai plus en détails quand j'aurai le temps. Je me nomme Tamoko : voici ce que j’ai, pour l’instant, à vous proposer. Votre ami La Balafre a été tué, et Eltan se meurt en ce moment même, d’empoisonnement. Celui qui le tue à petit feu n’est autre que celui qui prétend le soigner.
J’enregistrai ces données plus qu’inquiétantes sans broncher. La Balafre mort, Eltan hors-jeu : cela ne pouvait signifier qu’une chose. Nos adversaires les avaient écartés pour s’installer à leur place aux rênes du Poing Enflammé. Comme si la situation n’était pas si catastrophique comme ça ! Ecartant mentalement ces considérations, je soutins le regard de mon étrange informatrice. Elle poursuivit, tranquillement :
– Je sais pertinemment que vous auriez, tôt ou tard, obtenu ces informations par vous-même. Je ne fais que vous gagner du temps, et vous prouver que ce que je dis vaut la peine d’être entendu. A vous d’en tirer les conclusions qui s’imposent ; vous y parviendrez aisément… Votre nature même vous place au-dessus de l'intelligence moyenne. Et la tutelle de Gorion n'a pu que renforcer cet avantage.
Je pris une longue inspiration, soutenant son regard. Très bien : elle m’annonçait sans ambiguïté qu’elle connaissait ma « nature » ; et elle avait mis le nom de Gorion pour me confirmer qu’elle savait à peu près tout ce qu’il y a à savoir sur mes origines. Je ripostai :
– Obtenir ce nom n’a pas dû être bien compliqué ; Gorion était ma seule famille. – Votre famille, vraiment !
Elle eut un rire bref, sans joie. Toujours avec ce regard intense, plein de curiosité méfiante.
– En un sens, Gorion a été une famille ; mais ce n’était pas votre vraie famille, la famille qui vous connaissait, et qui vous connaît aujourd’hui. Cette famille, je crois que vous la connaissez, et que vous sentez au plus profond de vous-même… depuis longtemps. Oui, vous le voyez, je vous connais, Lohengrin, je vous connais bien ; peut-être vous connais-je même mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Votre famille est promise à un destin immense… Trois choses incarnent la force : l'amour de la vie, la peur de la mort et la famille. Une famille qui aime la mort aurait en vérité une puissance extraordinaire. Le…
L’intensité de son regard s’accentua encore. Elle avait l’air de retenir son souffle.
– Le… le sentez-vous ? Le sentez-vous… comme lui ? – Il vous déteste, vous savez. Il vous hait.
Je cillai ; j’avais beau les tourner et les retourner dans ma cervelle, je ne comprenais pas ces dernières paroles. Avec un haussement de sourcil perplexe, je l’interrogeai :
– De qui parlez-vous ? Qui me hait ? Et qu’est-ce que je lui ai fait ?
Elle détourna le regard, et avala sa salive. Il lui fallut quelques secondes pour répondre – si on peut appeler ça répondre – avec un soupir :
– Ce que vous avez fait ? Vous existez, et le chaos sera répandu. C'est ainsi qu'il est écrit, mais j'espère changer tout cela.
Ce fut à mon tour de retenir mon souffle. Changer le cours des prophéties d’Alaundo… Peut-être Tamoko et moi avions un rêve commun. Peut-être… Tous deux, nous restions là à nous regarder, distants et méfiants, mais nous comprenant un peu. La tête rousse d’Imoen apparut par la porte entrebâillée du magasin.
– Pas de problèmes à l’intérieur, j’ai vérifi… Hé, c’est qui, celle-là ? – Je dois partir, dit vivement Tamoko, rabattant sa capuche sur son visage ; et vous, vous devez aller retrouver le Duc Eltan. Protégez-le de son guérisseur. J'attendrai près du quartier général du Poing Enflammé. Nous reparlerons, et j'aurai quelque chose à vous demander. Au revoir, Lohengrin.
Et elle s’éclipsa. J’entraînai Imoen à l’intérieur, et lui expliquai que c’était une « informatrice » qui en savait bien plus long que ce qu’elle voulait bien dire. Je lui parlais brièvement d’Eltan et de La Balafre, et je la vis se mordre la lèvre. Elle se ressaisit et décréta qu’il fallait agir au plus vite, dans ce cas.
Nos courses et notre retour à l’auberge se sont passées sans anicroche notable. Imoen a acheté des flèches magiques qui me sont inconnues et dont le prix défie l’imagination, ainsi qu’une grande quantité de potions diverses. Moi, je me suis procuré les parchemins et les fléchettes commandées par Dynahéir : elle a passé une bonne partie de l’après-midi à les classer et à les étudier. Khalid et Jaheira viennent de rentrer ; Delthyr, un de leurs confrères, qui leur a donné des informations qui vont dans le même sens que celles de Tamoko : La Balafre est mort, et Eltan gravement malade.
– L’assassinat de La Balafre est attribué aux Voleurs de l’Ombre d’Amn, continuait Jaheira. Mais les preuves sont trop évidentes. Non, c’est certainement encore l’œuvre des sbires de Sarevok. Quant à Eltan, je soupçonne que sa maladie ne soit provoquée… – … par son guérisseur actuel, achevai-je à sa place. Je sais, et nous étions en train de réfléchir à comment nous allions procéder pour tirer le Grand-duc de là.
Jaheira était sciée (et vexée) que je sois encore mieux informé qu’elle à ce sujet, et pour m’excuser, je lui ai raconté ma rencontre avec Tamoko – en passant sur les multiples allusions sibyllines qu’elle m’avait glissées. Elle m’a recommandé la plus grande méfiance vis-à-vis de notre nouvelle et étrange « alliée », tout en concédant qu’elle pourrait se révéler « instructive ».
Ce soir, le programme est au repos. La suite des évènements s’annonce tendue, et nous devons récupérer de nos frictions de la matinée avec ces fichues ankhegs femelles en chaleur. Imoen examine avec attention des cartes des égouts qu’elle a tracées lors de notre expédition contre l’Ogre-Mage, préparant des itinéraires sûrs et discrets. C’est à elle que j’ai confié l’organisation « Sauvetage de Grand-duc » de demain matin.
Qui pourrait mieux s’en charger qu’elle ?
Vingt-trois heures
La soirée s’est déroulée sans incident, et la nuit s’annonce calme et tranquille. La cuisine de Silence est exécrable, et Imoen a d’ailleurs été se faufiler à l’extérieur pour commander des tourtes au fromage chez un restaurant spécialisé dans la vente à emporter. Grâce à elle, le moral a sensiblement remonté dans les chambres…
A propos d’Imoen, j’ai remarqué en allant aux latrines tout à l’heure qu’elle était dans la chambre de Dynahéir. Elles avaient l’air de travailler ensembles à la lecture d’un bouquin. Je n’ai pas saisi de quoi elles parlaient, mais Imoen avait l’air d’être passionnée et Dynahéir amusée. Je me demande ce qu’elles manigancent… mais ce n’est pas le genre de question que l’on pose à de jeunes filles.
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