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Thibaud Mercier, dit Squall-Estel : auteur en amateur.


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[02/11/2008 15:58]
Quarante-neuvième jour.

Sept heures.

Imoen, Minsc et moi partons pour le QG du Poing Enflammé – via les égouts. Minsc a troqué son armure de plates d’Ankhegs pour son ancienne besantine, par souci de discrétion ; quant à moi, Imoen m’a passé une bonne demi-douzaine de potions d’invisibilité dont je pourrai me servir en cas de besoin. Khalid, Jaheira et Dynahéir (je veux dire, Libellule, Louve et Panthère) resteront ici le temps de notre opération.

C’est parti.

Dix heures.

J’ai beaucoup à écrire, alors je prends mon temps. Tout est clair à présent – tout.

L’opération « Sauvetage de Grand-duc » s’est passée comme sur du velours, ou presque. Nous avons réussi à nous infiltrer tout en restant invisibles, en entrant en même temps qu’un groupe de prisonniers ; après quelques faufilades risquées et ruses diverses, nous sommes parvenus à l’étage. En nous approchant de la porte des appartements d’Eltan, nous avons été interpellés à mi-voix par un soldat du Poing Enflammé. J’ai craint un instant qu’il ne donne l’alarme, mais il tenait seulement à nous parler : il savait que nous travaillions pour Eltan et La Balafre, et voulait nous renseigner un peu sur la situation, en nous mettant en garde contre le « guérisseur d’Eltan » et ceux qui avaient pris les rênes du Poing Enflammé. Lui-même avait décidé de déserter, mais il avait tenu à nous attendre pour nous prévenir avant. Il savait que nous viendrions… Brave gars.

Rashad, le « guérisseur » d’Eltan, n’était autre qu’un dopplegänger ; on s’en serait douté. Il était puissant, mais à nous trois, nous n’avons pas eu trop de mal à le trucider. Eltan était mourant ; il nous a ânonné des remerciements, et nous a demandés de le porter hors d’ici, car Angelo – le remplaçant de La Balafre – ne laisserait certainement pas le Duc retrouver ses facultés. Je lui ai dit que nous allions l’emmener en sécurité, ce à quoi il a répondu, avant de tourner de l’œil, qu’il fallait l’emmener chez le Maître du Port. Ce qui fut rapidement fait. Minsc a soulevé Eltan comme une brindille, et nous sommes sortis comme nous étions entrés, c'est-à-dire avec comme trois ombres indécelables.

Enfin, quand je dis indécelables… Tamoko m’attendait à la sortie. Avec toujours son sourire énigmatique.

– Renarde, continue toute seule avec Ours, et va mettre notre ami en sécurité, ordonnai-je lentement à Imoen. J’ai à parler à la dame.
– OK, Cygne… ne tarde pas trop.
– Cygne… joli nom, observa sarcastiquement Tamoko. Venez.

Elle m’entraîna un peu à l’écart, à l’abri des regards, au pied des murailles de la forteresse du Poing Enflammé.

– Vous voulez donc savoir ce que j’ai à vous dire… je savais que vous le voudriez. Mes informations étaient exactes, non ? Et vous avez su les utiliser. Maintenant qu’Eltan est en sécurité, il nous faut nous inquiéter du responsable.

Elle jeta encore l’un de ses regards circulaires. Je sentis tout d’un coup l’inquiétude qui l’étreignait : elle n’avait rien de feinte. Elle s’approcha de moi et me murmura, presque à l’oreille :

– Je sais des choses qui doivent être dites, des choses importantes pour nous deux. Je ne pose qu'une condition à cette confidence, et vous devez l'accepter avant que je ne parle. J'exige une promesse, pas moins.
– Une promesse à l’aveuglette, rien que ça ? répliquai-je. Tout cela est bel et bon, mais vous ne m’avez pas prouvé que vous étiez digne de confiance. Tout au plus que vous étiez digne d’intérêt. Pourquoi devrais-je m'engager pour des informations encore à venir ?

Ses sourcils se froncèrent légèrement. Elle se recula légèrement.

– Moi, je peux vous promettre ceci : la promesse que je vous demande ne vous nuira en rien, sauf peut-être si vous en faites fi. Mes informations ne peuvent que vous profiter. Vous y gagnerez si vous les ignoriez… mais bien plus si vous les connaissiez et les vouliez voir confirmées. Le choix que je vous impose est la seule possibilité. Acceptez-vous, oui ou non ?

Sa voix était tendue. Je pris quelques instants de réflexion. Je pris un engagement net : si effectivement cette promesse me paraissait nuisible à personne, je m’y tiendrai.

– Je vous promets, et je vais m’efforcer de me tenir à cette promesse du mieux que je peux.
– Très bien.

Elle avait l’air à moitié soulagée, et à moitié terrifiée. L’air de quelqu’un qui sait qu’il va se jeter à l’eau, mais qui a encore peur de le faire. Puis, elle se lança :

– Je vous charge de faire échouer Sarevok, l'homme à l'origine de tous vos malheurs. Détruisez ses plans ; arrêtez ses machinations sur-le-champ. Que tous ses projets s’effondrent un par un. Il faut lui ôter cette conviction qu'il a de pouvoir réussir sur la voie qu'il suit. Faites cela pour moi… et…
 – Et ?
– … et laissez-le en vie. Je le... je l'aiderai à vivre en homme et non comme ce dieu qu'il s'imagine pouvoir être.

Ce fut le déclic. La lumière se fit, éblouissante : j’avais enfin compris, et il avait fallu que je sois bien aveugle et stupide pour ne pas comprendre plus tôt l’explication.

Sarevok était un Enfant de Bhaal.

« L'un de ces descendants doit s'élever au-dessus des autres et réclamer l'héritage de son père. Cet héritier écrira l’histoire de la Côte des Epées, pour les siècles à venir ». Voilà quel était le rêve, le seul objectif de Sarevok : être l’héritier du Trône de Bhaal. S’élever au-dessus de tous les autres Enfants de Bhaal. Voilà pourquoi il me hait, pourquoi il veut me tuer depuis toujours. Sarevok ne veut pas prendre le pouvoir de la Porte de Baldur, devenir Grand-duc n’est pas son objectif : il veut devenir un dieu. Le dieu du Meurtre, le Destructeur, l’Ecorcheur.

Et cet homme était mon frère.

Et Tamoko l’aimait.

– C’était vous, cette nuit-là, dis-je soudain. Vous étiez avec Sarevok, dans l’embuscade. C’est vous qui m’avez blessé par pyromancie.

Elle soutint mon regard.

– Je vous ai manqué. Sarevok a cru que c’était une faiblesse de ma part, que j’avais voulu vous épargner, que j’avais refusé de vous tuer parce que vous étiez sans défense.
– Et c’était vrai ?

Après quelques secondes de silence, elle détourna les yeux.

– Je ne sais pas. Peut-être ; Gorion m’a jeté un sort d’immobilisation qui m’a empêché de lancer d’autre sort. Mais je ne sais pas… si j’aurais pu le lancer. Chaque enfant de Bhaal qu’il tue le rapproche de son but, comprenez-vous ?

Je comprenais, je comprenais même plus qu’elle ne s’imaginait. Notamment que cette dernière remarque était une bravade, qu’elle voulait par là me signifier qu’elle n’avait pas agi par pitié envers moi mais par amour envers Sarevok. Mais le croyait-elle vraiment ? Elle aimait Sarevok, oui, et il la fascinait – mais il la terrifiait aussi, et elle ne partageait pas sa cruauté et son sadisme. Et cette nuit-là, c’étaient ces deux traits de caractère qui le caractérisaient.

– Je ne vois pas comment ce que vous me demandez pourrait être possible. Tant que Sarevok demeurera en vie, il cherchera à me tuer.
– Sarevok cherche à détruire tout le monde, pas seulement vous, répliqua-t-elle. Vous présentez pour lui un intérêt particulier car vous partagez des origines communes. Vous êtes une rivalité possible, l'une des rares êtres au monde à mériter son attention personnelle. Et surtout, vous êtes de sa famille…

Elle marqua une pause, guettant une réaction de ma part.

– Cela… vous gêne ? Il ne faut pas : les monstres sont souvent plus proches de nous que nous voulons bien l'admettre. Vous êtes issu du même sang divin, et les chemins qui s'ouvrent à lui sont aussi les vôtres, même si lui, il s'y est lancé depuis belle lurette. Vous… vous avez eu Gorion pour vous guider. Sarevok n'a eu personne. Il a grandi dans la rue, et il a appris à survivre et à utiliser sa force. Sa force, il la tire de sa haine, de cette volonté de s'élever au-dessus de ceux qu'il sait inférieurs. Mais cette haine ne lui appartient pas… c’est lui qui lui appartient. Son sang divin a soif de conquête… Bhaal ne cherche qu’à utiliser sa progéniture pour ressusciter, lui. L’essence de Bhaal appelle ceux qui la possèdent au meurtre, au combat, à l’ambition. Vous le savez, vous l’avez senti, j’en suis certaine.

Oui. La voix de mes rêves… Je ne pris pas la peine de nier. Mon frère avait ressenti le même appel que moi, mais beaucoup plus tôt. Il n’a pas eu d’autre voix pour le guider que celle-ci, de toute sa vie. Moi, j’avais Gorion… Tamoko sembla lire dans mes pensées, et y fit écho :

– C'est pour cela qu'il faut vaincre Sarevok, l’empêcher d’accomplir ses desseins… mais pas le tuer. Il sert un autre, mais il l'ignore.
– Et en clair, ça donne quoi ?
– L'enfant devient le père, ou du moins c'est ce que le père souhaite désespérément. Le sang appelle, exerce ses pressions, ses exigences. Le sage Alaundo n'a-t-il pas prédit que le Seigneur du Meurtre périrait et que son sort s'étendrait à sa mortelle progéniture ? Le chaos naîtrait sur leur passage, mais dans quel but ? Vous avez connu la faim et entendu les offres du pouvoir. Les enfants de Bhaal s’entretueront, en réponse à cet appel ; ou plutôt, ceux qui répondront à l’appel tueront tous autres pour le pouvoir. Sarevok y croit… Son but, c’est une guerre, une guerre absurde, un massacre si colossal qu'il défierait toute description. Il pense qu'il sera ainsi propulsé vers… vers quoi ? – Il a peut-être raison, mais je ne peux pas le laisser se perdre.

Tout s’expliquait. Tamoko avait raison, elle ne pouvait qu’avoir raison. « L’appel de Bhaal », comme elle disait, possédait une véritable puissance – je l’ai ressentie moi-même. Je pris quelques instants de réflexion silencieuse. Je pensais à Sarevok, à ses desseins, à ses responsabilités. Puis, tout d’un coup, ces données nouvelles intégrées dans mon esprit, je regardai la jeune femme qui se tenait devant moi, une jeune femme amoureuse d’un monstre et qui voulait le sauver de sa propre cruauté. Une jeune femme fascinée par la puissance du Mal et pourtant terrorisée et révoltée contre elle.

– Si vous aimez Sarevok, pourquoi, à votre avis, vous opposez-vous à lui ?
– Je…

Ma question la choquait. Ses joues s’empourprèrent, sa respiration se fit un peu plus difficile. Elle se força finalement à répondre :

– Je ne veux pas le perdre. Je ne veux pas le laisser se perdre. Je vis avec Sarevok, je veux vivre avec lui jusqu’à ma mort. Mais… je ne peux pas le laisser faire ça. Je ne veux pas le laisser devenir la Bête qu’il désire être. Son projet – devenir un dieu – repose entièrement sur des hypothèses. Il croit avoir été choisi, vous comprenez ? Il croit… qu'il deviendra… plus qu'il n'est. Je ne partage pas cette idée. Il peut très bien recréer le Seigneur du Meurtre, mais il disparaîtra dans le processus, j’en suis sûre. Les dieux n'ont pas pour habitude de léguer leurs pouvoirs, surtout s'ils ont présagé de leur mort… Bhaal n’a certainement pas voulu se créer un descendant, seulement recréer sa propre existence. Je protégerai Sarevok, je le garderai ici, bien ancré parmi ceux d'entre nous qui sommes tout de chair.

Un long silence s’ensuivit. Elle avait parlé avec ferveur, toute réserve abandonnée. Ses yeux s’étaient un peu embués. Moi-même, je me sentais le cœur serré. Oui, Tamoko était émouvante. Une jeune femme courageuse, déterminée, amoureuse à en perdre la raison, prête à tout pour suivre Sarevok, tout en sachant qu’elle s’y détruirait. Je me mis soudain à penser à Sarevok.

Deux fois seulement j’ai rencontré mon frère. La première fois, lorsqu’il a tué Gorion… son essence maléfique ruisselait le long de son corps et de son armure comme un habit de ténèbres. Et sa puissance était terrible, exacerbée. C’était un enfant de Bhaal que j’avais vu cette nuit-là, un enfant de Bhaal possédé par son essence divine. Mais quand, à Château-Suif, je l’ai rencontré sous l’identité de Sarevok… c’était un être humain. Calculateur, sournois, manipulateur, certes, mais humain. Tamoko voulait le sauver de l’emprise de Bhaal. Peut-être était-ce possible. Peut-être mon frère pouvait-il encore être sauvé.

– Je l’arrêterai quoi qu’il m’en coûte, et s’il y a la moindre possibilité pour moi de le laisser en vie, c’est ce que je ferai.
– Je vous remercie. Sarevok peut se racheter, échapper à ce chemin tracé pour lui – comme vous-même y avez échappé. Pour l'heure, je vais révéler des secrets qui vous aideront. Le Duc Eltan est peut-être sauvé, mais le Duc Entar Ecudargent s'est bel et bien fait tuer. Les assassins ont agi dans l'anonymat mais je sais qui et où ils sont. Allez aux Caves Souterraines. Vous y trouverez Slythe et Krystin, deux êtres répugnants qui se complaisent dans la violence, sous l'oeil bienveillant de Sarevok. Ce ne sont rien d'autre que des bêtes à l'apparence humaine, même aux yeux de leurs fréquentations. Tuez-les et… vous découvrirez toutes les informations et les preuves qui vous manquent pour réduire à néant les preuves de Sarevok.
– Les Caves Souterraines, Sylthe et Krystin. D’accord.

Je tournai les talons, mais elle me retint.

– Il y a… quelqu'un d'autre. A la tête de la base du Trône de Fer, il y a une femme dont… dont l'influence empoisonne l'âme de Sarevok. Elle supprimée, je sais qu'il se rendrait à la raison, à mes arguments. Elle se nomme Cythandria, et elle détient un grand pouvoir dans ce domaine. Elle recherche aussi les faveurs de Sarevok, bien qu'elle se contenterait de le voir s'autodétruire, du moment qu'elle en tire un bénéfice.

La flamme de la jalousie et de l’amour blessé brûlait ostensiblement au fond de ses pupilles. La voile de la honte en couvrit subitement l’éclat.

 – Je… je dois partir. Il ne doit pas savoir que je vous apporte mon aide.

Elle disparut. Je restai longtemps immobile, réfléchissant. Puis, buvant une nouvelle potion d’invisibilité, je me dirigeai vers l’auberge de Silence. Imoen et Minsc y étaient déjà rentrés : Eltan est en sécurité. Khalid et Jaheira, de leur côté, avaient obtenu une information de taille : Entar Ecudargent, l’un des quatre Grands-ducs, avait été assassiné – selon toutes les apparences par les Voleurs de l’Ombre d’Amn. Et Sarevok devait être nommé Grand-duc à sa place cette nuit même.

– Nous avons donc jusqu’à ce soir pour trouver les preuves de la culpabilité de Sarevok et empêcher qu’il soit élu au pouvoir, résuma Jaheira.
– Et pour trouver un moyen d’entrer dans le Palais Ducal pour présenter ces preuves à Liia et Belt, les deux autres Grands-ducs, ajouta Imoen. Et je tiens à dire que le Palais Ducal est nettement plus sécurisé que le Poing Enflammé, surtout pour la cérémonie de ce soir. Quelques potions et un peu de talent ne suffiront pas à y entrer discrètement. Bon, maintenant, à toi, Grinny : que t’a dit ta fameuse informatrice ?

Je procédai par ordre. D’abord, les considérations pratiques.

– Les preuves, je sais où les trouver. Cythandria, la compagne de Sarevok, loge dans la base du Trône ; elle a sûrement des trucs intéressants à nous confier à propos de son petit copain. D’autre part, on peut trouver Sylthe et Krystin, les deux assassins d’Entar Ecudargent, dans les Caves Souterraines. Ce sont, semble-t-il, deux acolytes de Sarevok.

Les copains ont écarquillé les yeux.

– Ca, ce s-sont des inf-fos !!
– Voilà qui va grandement nous faciliter la tâche, murmura Jaheira, impressionnée.
– Bien joué, Lohengrin ! clama Minsc. On connaît les cibles : maintenant, il ne reste plus qu’à frapper !! On y va ?
– Il y a quelque chose d’autre, dit calmement Dynahéir, en me regardant droit dans les yeux. N’est-ce pas ?
– Oui.

Bon, à présent, le détail dérangeant…

– Pour faire court… Sarevok est mon frère.

Réactions diverses. Dynahéir acquiesça lentement. Jaheira grimaça de dégoût. Imoen et Khalid sursautèrent, choqués. Minsc se gratta la tête. Puis, son visage plissé par un effort de réflexion intense, il demanda :

– Ton frère, tu veux dire, un enfant de Bhaal comme toi ?
– Voilà.
– Et celui-là est méchant ?
– A en juger par ce qu’il fait, oui.
– Donc on trucide ?
– … sauf contrordre ultérieur, a priori, oui.
– Parfait !

Il considéra le problème comme réglé, et, avec un sourire satisfait, s’enfonça confortablement dans son fauteuil. Les autres continuaient à me regarder avec inquiétude. Je ressentis brusquement le besoin de couper court à leurs questions.

– On s’en doutait, non ? Avec la statue d’Alaundo au Trône de Fer, l’autel de Bhaal à Bois-Manteau, et Koveras qui connaissait à fond toutes les prophéties… on savait bien que y’avait au moins un enfant de Bhaal là-dessous. Ce  n’est pas une surprise. Inutile de passer les fêtes dessus.
– Exact, acquiesça Jaheira. Nous avons du pain sur la planche. On commence par quoi ?
– Le Trône de Fer, dit aussitôt Imoen. Je sais qu’on peut y accéder par les égouts. Un jeu d’enfant ! Les caves souterraines, il vaut mieux attendre ce soir pour y aller. C’est vers le soir qu’il y a le plus d’ambiance.
– « Le plus d’ambiance » ? répéta Jaheira en un grondement. Le plus de prostituées et de clients, tu veux dire.
– Quoi qu’il en soit, Imoen a raison, intervint Dynahéir d’un ton apaisant. De plus, nous aurons probablement besoin de repos après notre passage au Trône. Si notre nouveau passage ressemble un tant soit peu au précédent, nous aurons fort à faire. Et les assassins d’Entar Ecudargent sont assurément des adversaires qui méritent toute notre énergie.

Il en est ainsi décidé : nous nous rendons dès maintenant au Trône de Fer.

Treize heures.

Nous sommes de retour à l’auberge de Silence, et je crois qu’on peut dire que nous tenons le bon bout, même si nous avons failli perdre Jaheira et Imoen. Pourtant, nous avons rencontré bien moins de résistance au sein du Trône que ce à quoi nous nous attendions. L’ambiance était à la panique : les rats les plus perspicaces quittaient le navire. Sarevok a cessé d’être au service du Trône pour mettre le Trône à son service, et l’utiliser pour déclencher la guerre la plus sanglante possible – et non, ô scandale atroce, pour faire les meilleures affaires possibles. Résultat, la section locale du Trône s’effondre sur elle-même depuis le meurtre de ses chefs et l’arrivée de Sarevok à sa tête. Rien d’étonnant, et j’aurais presque tendance à trouver ça réjouissant. Passons.

Deux rencontres ont marqué notre nouvelle exploration de l’immeuble : celle de Gregor, fils du chef Brunos du Trône, qui a voulu nous faire payer la mort de son père ; et la fameuse Cythandria. Quoique maquillée comme un clown de carnaval et décorée de bijoux à ne plus savoir qu’en faire, la rivale de Tamoko était nettement moins jolie qu’elle. Et pourtant, un charme fascinant et vénéneux émanait d’elle… M’apercevant à la tête de l’équipe, elle a affiché un sourire carnassier.

– Lohengrin… ainsi, vous êtes de retour à la Porte de Baldur. C’était stupide de revenir. Je ne sais pas comment vous avez échappé au piège de mon seigneur à Château-Suif, mais vous auriez dû profiter de votre chance pour fuir quand il en était encore temps. Vous n’irez pas plus loin. D’ailleurs, que faites-vous ici ? C’est curieux, j’aurais cru que votre rage vous aurait conduit à chercher Sarevok directement.
– Et t’es qui, toi ? répliqua Imoen.
– Oui, j’aimerais le savoir aussi, appuyai-je avec une voix ferme. Histoire de savoir qui se permet de nous menacer comme ça.

L’œil mauvais de la garce s’est allumé.

– C’est vrai que vous lui ressemblez. Quelle colère, quelle détermination… Qui suis-je ? Cythandria, l’épouse de Sarevok. Je suis avec lui pour le guider depuis longtemps, depuis longtemps avant qu’il découvre son véritable héritage… cet héritage que vous partagez avec lui, Lohengrin. Imaginez à quel point il sera heureux de savoir que je vous ai tué. Je resterai sa favorite, à tout jamais !
– T’es une de ses minettes, quoi ! railla Imoen. Pas de quoi pavoiser.
– Si vous comptez vraiment vous interposer entre lui et nous, défendez-vous, proposai-je en me mettant en position de combat.

Le sourire de Cythandria s’élargit.

– Je ne suis pas sans défense, Lohengrin. J’ai un talent pour conjurer des serviteurs efficaces… vous allez pouvoir en juger par vous-mêmes. Attaquez, mes mignons !

Ses « mignons » sortirent de nulle part, leur silhouette déchirant par instants leur manteau d’invisibilité : c’étaient deux ogres colossaux. Jaheira se prit aussitôt un méchant coup d’épée dans le ventre, manquant de peu d’être coupée en deux ; Imoen esquiva de justesse le coup de l’autre ogre. La lame se ficha dans le mur : elle était aussi longue qu’Imoen et presque aussi large. Et Cythandria commença à dégainer ses sorts ; la fête commença.

Dynahéir balança un jet d’éclair qui transperça de part en part le plus gros des deux ogres ainsi que – à en juger le cri de douleur féminin qui retentit – Cythandria. Je soignai par imposition des mains Jaheira, et je m’occupai de son ogre, bientôt supplanté par Khalid. Minsc avait choisi, lui, de se préoccuper plutôt du plus gros, lequel s’étant tourné vers « l’envoyeuse d’éclairs ».

Je ne sais pas vraiment ce qui se passa ensuite, Cythandria ayant jeté un sort de confusion. D’après ce que j’ai compris, Imoen était partie trop loin (pour se fondre dans les ombres) pour être touchée par le sort ; Jaheira parvint à résister au sortilège. Mais Minsc, Khalid et moi-même frappions désormais au hasard, sans plus pouvoir distinguer alliés et ennemis. Quant à Dynahéir, complètement embrouillée, elle lançait ses sortilèges au petit bonheur la chance. Je crois que c’est sa boule de feu qui coupa court au combat, en achevant les deux ogres et en envoyant Cythandria – et Imoen, s’était approchée pour repasser à l’attaque – voltiger à l’autre bout de l’appartement. Quand je repris enfin mes esprits, Jaheira avait maîtrisé Cythandria, qui la suppliait en hurlant de ne pas l’achever.

Jaheira eut l’idée judicieuse de temporiser, histoire d’attendre que nous nous calmions. Mon premier geste a été de m’interposer entre Minsc et Khalid, qui avaient commencé à croiser le fer ; puis j’aperçus Imoen, gisant sur le sol, et m’agenouillai pour l’aider à lui donner l’une de nos plus puissantes potions de soin. Ensuite, seulement, je marchai vers notre ennemie.

– Attendez ! Ne me tuez pas… pitié, ne me tuez pas ! Je vais… je vais vous dire… Sarevok devait se rendre aux Caves Souterraines. Pour y laisser des instructions à des assassins qu’il a embauchés. Les Caves Souterraines ! Il utilise toujours la même entrée, par les égouts !

Brusquement, elle éclata en sanglots, se recroquevillant sur le sol.

– Je l’ai trahi. J’ai trahi mon Seigneur… Je… J’ai honte… tellement honte… de ma faiblesse.
– Epargnez-nous vos larmoiements, répliquai-je durement. Imoen, ça va mieux ?
– Impec, répondit l’interpellée. Cette brûlure n’est plus qu’un souvenir. Besoin d’aide ?
– Oui. Je voudrais que tu fouilles mademoiselle, et que tu ne lui laisses rien… rien d’autre que ce que ses frusques. Grimoire, lettres, documents, bourse, bijoux, tout le reste, nous le prenons.
– A tes ordres, patron !

Imoen s’exécuta avec une adresse et une célérité tout bonnement hallucinantes pour quelqu’un qui était mourante quelques secondes à peine auparavant. Le butin, en terme de valeur marchande, était plus maigre que ce que je pensais – ses bijoux étaient en toc, enchantés pour paraître vrais – mais par contre, en terme d’informations, pardon ! Deux lettres provenant de Slythe, l’assassin d’Entar Ecudargent, et adressées à Sarevok ; et, surtout, un carnet aux pages couvertes d’une écriture nette et précise. Le nom du propriétaire était gravé sur le cuir : « Sarevok Anchev ».

– Son journal, murmurai-je. Son journal intime.
– Quoi ? s’exclama Imoen. Lui aussi, il tenait un journal ? Ca alors, on peut dire que c’est marrant !
– C’est peut-être génétique, hasarda Dynahéir avec un petit sourire. Commun à tous les Enfants de Bhaal… il faudra que je relise les textes sacrés pour me renseigner, peut-être que le Seigneur du Meurtre avait lui aussi cette manie.

Sourd à leurs plaisanteries, je le feuilletai pendant une ou deux secondes, et quelques mots aperçus ici et là suffirent à me convaincre que ce carnet contenait plus de preuves convaincantes que nous en aurions pu rêver.

– Débarrassez le plancher, ordonnai-je à Cythandria. Vous êtes libre de partir, et je vous conseille de le faire. Allez-vous faire pendre ailleurs !

Jaheira relâcha sa prisonnière. Cythandria me conseilla en réponse d’aller moi-même me faire faire quelque chose de, disons, ludique, et lança un sort de porte dimensionnelle.

A mon avis, elle va tenter à partir de dorénavant de mettre le plus de distance entre son cher et tendre et elle-même.

Comme Dynahéir l’avait prévu, un long repos est à présent nécessaire. Cette garce nous a épuisés, avec son sort de confusion. Nous avons pris un déjeuner solide ; je vais à présent parcourir la correspondance et, surtout, le journal de Sarevok.

Le journal de mon frère…

Quinze heures.

Nous savons à présent où et quand Sarevok frappera pour la première fois : ce soir, immédiatement après son investiture en tant que Grand-duc, au Palais Ducal même, il fera assassiner les deux derniers Grands-ducs, Liia et Belt. Ses deux complices assassins, Sylthe et Krystin, doivent se rendre à la soirée en tant qu’invités.

Notre plan d’action est simple : débarrasser le monde de ces deux sociopathes que sont Sylthe et Krystin (le récit qu’ils font de l’assassinat d’Entar Ecudargent est éloquent quant à leur sadisme), et nous rendre à leur place à la soirée. Là… on avisera. Notre objectif premier sera de protéger Liia et Belt ; si nous y parvenons, les plans de Sarevok seront à l’eau. Ensuite seulement, nous pourrons nous préoccuper de Sarevok en lui-même.

J’ai terminé de lire le Journal de Sarevok… la lecture a été instructive et fastidieuse… dérangeante, plutôt, c’est le mot qui convient. J’en ai appris beaucoup sur mon frère. Peut-être trop à mon goût.

Le style de rédaction de Sarevok est très différent du mien. Lui est précis, direct, méthodique, structuré. Les trois quarts de ce qu’il a écrit concernent directement les opérations liées au Trône de Fer ; et lorsqu’il parle de choses personnelles, c’est toujours brièvement. Dans ces lignes, il se parle à lui-même bien plus qu’il ne se confie à son journal.

Je retranscris trois passages qui me semblent particulièrement révélateurs. Le premier date d’il y a près d’un an et demie. C’est la première entrée du journal.

« Le 2 Nuiteuse 1367 : Le conseil du Trône de Fer a donné son accord au plan de Rieltar ; celui-ci a obtenu toutes les ressources dont il avait besoin, ainsi que la direction du projet. J'ai fait part de mon intérêt à « père » et il a accepté de me faire participer aux opérations le long de la Côte des Epées. Nous avons parlé longuement du rôle de « lieutenant » - mieux vaudrait dire « homme de main » - qu’il s’apprête à me confier, ainsi que de l’obéissance totale qu’il attendait en retour de sa « confiance ». A la fin de notre conversation, il m’a parlé de ma mère. Il a clairement laissé entendre que si je me montrais aussi déloyal envers lui qu'elle, je subirais le même sort. J’emmerde ce vieux salaud.

J'ai décidé de me rendre à Château-Suif. J'ai attendu longtemps avant de me mettre à la recherche des prophéties d'Alaundo. Je veux les lire moi-même, les étudier, les comprendre. Je veux savoir si le prêtre de Bhaal a dit la vérité (avant que je ne le tue). Suis-je le fils d'un dieu ? Suis-je le fils de Bhaal ? »

Le second est daté de quelques jours avant mon départ de Château-Suif. Il expose l’avancement de ses investigations.

« Le 3 Tarsahk 1368 : Mon travail de recherche progresse. Les moines de Château-Suif se sont montrés coopératifs : ils me prennent pour l’un de leurs confrères, et me croient motivé par la seule soif de connaissance. Amusant.

Tous les indices dont je dispose concordent, et ma certitude et désormais totale : je suis l’un des enfants de Bhaal des prophéties. Les pouvoirs latents que le vieux Winski a réveillés progressivement en moi proviennent de mon sang divin… A la lumière des écrits d’Alaundo, j’ai compris ce que je dois faire pour accroître encore ces pouvoirs. Les prophéties sont (naturellement) ambiguës, mais je pense être en mesure de les interpréter.

Tous les Enfants de Bhaal ont hérité d'une partie du pouvoir de leur père ; mais un seul est digne de prendre sa place parmi les dieux (cela n'est pas dit franchement, mais on peut le deviner). Cet enfant devra prouver sa valeur. Mon père était le Dieu du Meurtre ; l’acte à accomplir est donc un acte de meurtre, sans précédent. C’est là que se situe l’âme même du Chaos prédit par Alaundo : les enfants s’entretueront pour le pouvoir du père, et leur combat sera l’épicentre du séisme qui va secouer la Côte des Epées. Je veux être le centre de ce séisme. Ce sera moi, l’enfant des prophéties, moi et nul autre. Il faut que je réfléchisse à cela… la Crise du Fer que prépare mon père va accroître les tensions entre l’Amn et la Porte de Baldur, mais Rieltar ne souhaite pas la guerre, tant qu’il peut refourguer son fer aux plus offrants. Si je peux détourner ce projet pour servir mes desseins… la guerre aura lieu, un carnage ruisselant de sang. S’il y a d’autres enfants de Bhaal dans la région, ils seront tués avec les autres. Oui, c’est une idée… une idée fascinante.

Je dois redoubler de prudence et de discrétion. Le vieux Gorion m’inquiète : il a l’air intéressé par mes lectures. Il ne faut pas qu’il sache à quoi elles tendent. J’aimerais pouvoir me débarrasser de cet empêcheur de tourner en rond, mais il ne me paraît pas avisé de le faire dans cette bibliothèque. Et il n’a pas l’air décidé à se risquer au-dehors.

Le 11 Tarsahk 1368 : J'ai fait un rêve cette nuit. Maman me parlait… mais peu à peu son visage s'est mis à se congestionner et à perdre ses couleurs… sa voix est devenue plus faible. Elle me suppliait, me demandait que je la protège de Rieltar. Je voyais le garrot autour de son cou, mais je ne réagissais pas. Je la regardais mourir, fasciné et terrifié à la fois…

Bah, je n’étais qu’un gosse à l’époque, un gosse impressionnable. Elle m’avait donné sa tendresse comme elle l’aurait donnée à une poupée, et je n’avais jamais été confronté à pareille situation ; dans la rue, je n’avais jamais connu que la lutte pour la survie. C’est pour ça que je m’étais autant attaché à ma mère adoptive. Ce genre de problème ne risque plus d’arriver, et tant mieux. J’ai grandi, je suis devenu fort, indépendant, libre. Quant à ce rêve… il n’a aucune importance. Je ne vais pas me laisser influencer par des cauchemars d’enfance.

Le 27 Tarsahk 1368 : Je quitte à présent Château-Suif, et au bon moment, car il est clair que Gorion connaît à présent mes origines. Il a peur de mes intentions, et il a raison… j’ai découvert ce que ce vieux mage cachait. Son fils, un blondinet du nom de Lohengrin, est clairement l’un de mes frères. Il en porte tous les stigmates dans son aura, mais il ne  s’en rend pas compte. Il est bien trop insouciant pour ça. C’est la première fois que je rencontre l’un de mes semblables… il m’intéresse, il m’intéresse vraiment. Contrairement à moi, il a grandi comme un enfant choyé ; son père adoptif lui a donné l’éducation qu’il jugeait la meilleure, et non celle qui servait le mieux ses propres desseins. Le résultat est étrange : bercé par les nobles légendes et les romans à l’eau de rose qui jonchent les étagères de cette fichue bibliothèque, Lohengrin est devenu un idéaliste pur et dur, et a choisi de devenir paladin d’Ilmater, le dieu maso de la Compassion. Un enfant de Bhaal, Seigneur du Meurtre, devenir paladin ! Comme c’est cocasse. Qu’il continue à se bercer d’illusions, peu importe, étant donné qu’il va sans doute les perdre en même temps que sa vie, d’ici peu.

Bref : que Lohengrin soit un enfant de Bhaal explique en tous cas la curiosité que Gorion manifestait pour mes études. Je ne peux agir maintenant, pas tant qu’ils sont à l’abri de cette citadelle. Tant pis : je quitte la citadelle dès ce soir. Il me suffira d’envoyer des chasseurs de prime se risquer à ma place : si Lohengrin survit, Gorion tentera de l’emmener en sécurité. Je serai là pour les attendre. C’est une nécessité absolue : ce serait de la folie de laisser la vie sauve à l'un de mes frères, surtout s'il a été élevé par les Ménestrels (et je suis sûr que Gorion en est un). »

Le troisième passage est le dernier en date. Selon toutes les apparences, Sarevok a laissé son journal à Cythandria juste avant de partir à Château-Suif et n’a pas eu l’occasion de le reprendre jusqu’ici.

« Le 13 Kythorn 1368 : Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu : Lohengrin s’est révélé bien plus doué que ce que je m’étais imaginé. Depuis un mois qu’il est dans la nature, il parcourt la région à la tête d’un petit groupe d’aventuriers qu’il a lui-même formé : une rouquine roublarde (que j’avais vue avec lui à Château-Suif), deux agents des Ménestrels, ainsi qu’une sorcière rashemi et son garde du corps. Au lieu de tenter de fuir le plus loin possible après la mort de Gorion – ce qu’un être faible et « normal » aurait logiquement fait – il s’est attelé au démantèlement de chacune des opérations du Trône dans le coin, tuant les uns après les autres les assassins que je lui envoyais (soit pour mon propre compte, soit en tant que lieutenant de Rieltar). Je dois avouer qu’une pareille ténacité est impressionnante ! Tous les projets de Rieltar ont été ruinés, un par un.

Tout ceci est loin de m’arranger, mais je peux encore sauver la situation, voire même la retourner à mon avantage. Réfléchissons : Lohengrin s’est attaqué au Trône, et tout indique qu’il est en route pour la Porte de Baldur. D’ici quelques temps, il va tenter de trouver les preuves qui lui manquent : il tombera sur Zhalimar et les autres. Il y a une possibilité pour qu’il triomphe d’eux – infime, certes, mais j’ai appris à mes dépens qu’il ne fallait pas le sous-estimer. Dans cette hypothèse, que fera-t-il ensuite ? Faute de preuves suffisantes à la Porte de Baldur, il suivra Rieltar, Brunos et Keldorn à Château-Suif. Et dans ce cas…

Dans ce cas, il fera un bouc émissaire parfait. D’une pierre deux coups : j’ai enfin la joie de liquider mon « père », dont les objectifs commencent à devenir trop différents des miens, et Lohengrin porte le chapeau. Il sera capturé et condamné à mort par ses propres amis d’enfance. Pris au piège et incapable d’en sortir.

L’idéal serait naturellement de pousser mon frère à commettre effectivement l’assassinat des chefs du Trône. S’il possède en lui ne serait-ce qu’un peu de l’essence du Meurtre, il devrait être possible d’attiser suffisamment son désir de vengeance pour qu’il n’hésite plus à passer à l’action. S’il n’en a pas le cran… mes dopplegängers se chargeront de le faire incriminer malgré tout. Une fois débarrassé de Rieltar et Lohengrin, le reste ira tout seul : prendre la tête du Trône pour ensuite me faire nommer Grand-duc à la place d’Entar, puis me débarrasser des autres Grands-ducs pour rester seul au pouvoir. Rien ne pourra plus empêcher la guerre entre Baldur et l’Amn : les réjouissances commenceront… oui, tout le reste sera une partie de plaisir.

Une chose est sûre cependant : si Lohengrin ne tue pas Rieltar, je ne laisserai pas les dopplegängers le faire à sa place. Je me réserverai ce petit bonheur personnel. Je pense qu’un garrot sera parfait pour cette tâche. »

Je vous l’avais bien dit : lecture instructive et dérangeante. Quelques lacunes me surprennent : aucun mot sur Tamoko ou sur Cythandria, par exemple. Il ne parle d’autres personnes qu’en tant que ce qu’ils représentent pour ses projets : ennemis, alliés temporaires, instruments : jamais il ne parle d’un ami quelconque. Soit parce qu’il n’en a aucun, soit parce qu’il refuse de se reconnaître qu’il est attaché à qui que ce soit. Etant donné ce qu’il raconte sur sa mère adoptive, je pencherai pour la dernière hypothèse. Sarevok refuse de nouer des liens quelconques, parce qu’il se dit que c’est le meilleur moyen de ne pas les voir se briser un jour. « J’ai grandi, je suis devenu fort, indépendant, libre ». Au prix d’un égoïsme sans faille et d’un enfermement complet dans sa solitude.

Bon, excusez cette psychanalyse bas de gamme, mais bon, je ne vois pas pourquoi je me la refuserais, étant donné que Sarevok, lui, ne s’est pas gêné pour en faire avec moi. Plus sérieusement, ce journal serait évidemment une preuve suffisante aux yeux des Grands-ducs, mais elle est à double tranchant. Ceux qui liront ces pages en apprendront autant sur mon compte qu’ils n’en apprendront sur Sarevok. Si cela s’avère possible, j’aimerais autant l’éviter. Je veux neutraliser Sarevok et ruiner ses plans, mais ce qui se passe entre lui et moi ne regarde que nous.

Il vaut mieux laver le linge sale en famille, en somme.

Bref… c’est l’heure de la sieste.

Vingt-et-une heures.

Nous avalons vite fait quelque chose, nous faisons la check-list de tout notre équipement, et nous partons, direction les Caves Souterraines, via les égouts.

Les choses vraiment sérieuses commencent.





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