|
Six heures.
Nous contrôlons une nouvelle fois notre inventaire et notre magie. Imoen n’a pas prononcé un seul mot durant tout le petit déjeuner, et elle fixe avec une froide résolution l’entrée du labyrinthe. Si j’en crois la tension qui règne, la journée s’annonce terriblement rude. Le pire est pourtant que c’est à la sortie de ce fichu labyrinthe que le plus dur nous attend.
Treize heures.
Nous nous arrêtons pour reprendre des forces. Peu importe à présent l’avance que Sarevok a pu prendre sur nous : d’ailleurs et honnêtement, je ne pense pas qu’il ait pu en prendre tant que ça. Si doués que soient ceux qui l’accompagnent, ils ont dû ramer un minimum dans cet enchevêtrement de pièges et de monstres.
Chaque dizaine de mètres de notre progression nous coûte autant en énergie et en tension qu’un niveau des Mines de Nashkel (avant nettoyage, bien sûr). Nous avançons pas après pas, infiniment lentement, pour laisser le temps à Imoen de repérer, d’identifier puis de neutraliser chaque piège. J’ignore quels sont les cinglés qui ont œuvré à la construction de ce dédale, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas lésiné sur les moyens. J’ai renoncé à compter les pièges désamorcés, de même, en fait, que les guerriers squelettes, gelées bizarres et autres monstres sournois et meurtriers que nous avons exterminés depuis ce matin. Nous entourons Imoen, guettant les monstres tandis qu’elle guette les pièges, sans jamais relâcher notre attention – nous avons compris rapidement et à nos dépens qu’une fraction de seconde de distraction peut provoquer notre perte.
Pauvre Imoen, elle est à bout de nerfs. Malgré les potions de Maître-Voleur qu’elle a ingurgitées pour aiguiser sa vue et doper sa vitesse d’analyse, elle a été blessée grièvement à cinq ou six reprises, échappant à chaque fois d’un pouce à la mort. Et puis, entre les attaques en traître, les explosions inopinées, les éruptions d’acide… ce n’est pas facile de dessiner une carte dans ces conditions. Surtout que, même en oubliant les pièges et les monstres, ce labyrinthe est sacrément coton, dans le genre tordu.
Imoen s’est relevée et nous fait signe qu’il faut reprendre le boulot. De nous tous, c’est pourtant elle qui doit avoir le moins envie de repartir… bon sang, quel cran.
Vingt heures.
– Voilà, j’ai fait ma part du job, murmura Imoen avec un sourire.
Et elle se laissa tomber contre le mur. En face d’elle, béante et noire, la sortie du labyrinthe laissait filtrer un air glacé suintant d’effluves malsaines ; mais nous étions arrivés au bout du labyrinthe. Imoen avait gagné son pari. Avec un soupir de soulagement et d’épuisement unanime, les copains suivirent son initiative, et s’assirent à côté d’elle. Moi, je regardais l’entrée de ce tunnel sombre et glauque comme si c’était la plus belle chose que j’avais jamais vue de ma vie.
– On n’aurait jamais pu arriver jusqu’ici sans toi, Imoen, dis-je doucement. Tu es formidable. – Je trouve aussi, répliqua-t-elle avec un faible sourire. – Vous voilà enfin, grogna une voix grêle, semblant s’élever du sol. Je pensais bien que vous viendriez, mais je commençais à trouver le temps long.
Nous sursautâmes tous. Je balayai la zone du regard, sans rien voir. Minsc renifla et désigna du menton l’entrée du tunnel obscur. Dans l’ombre, quelqu’un toussa.
– Vous n’avez que deux ou trois heures de retard sur lui, Lohengrin. Une vraie petite réunion de famille s’annonce, pas vrai ?
Il eut un rire cynique, que la douleur rendait saccadée. Je m’approchai. Gisant contre la roche ensanglantée, un vieil homme rabougri se pelotonnait dans sa robe de mage. Un rictus convulsif agitait son visage, et il me fixait de ses petits yeux méchants.
– C’est inévitable. Vous êtes du même sang, et vous êtes destinés à vous affronter. Lui, parce qu’il vous hait ; vous, par peur qu’il ne vous tue quand ça lui chante.
Reniflement ironique.
– Ce n’est pas que ce serait grave, notez : vous l’avez déjà battu, vous et vos petits amis. Son beau projet est à l’eau, ses alliés s’enfuient en masse… quel dommage. De si nobles desseins… Mais personne ne comprendra ce que voulait Sarevok. Tous penseront que son but était de réussir un coup d’état. Il n’y a que moi qui aie jamais compris la portée de son ambition. Et voilà ma récompense…
De nouveau, il éclata de rire ; il s’interrompit sous l’effet de la douleur. Je m’agenouillai près de lui. On lui avait assené un coup d’épée terrible, et une plaie béante traversait de part et d’autre son thorax lacéré. Les dernières ressources magiques du vieillard avaient visiblement été épuisées dans l’effort qu’il avait fait pour survivre à cette blessure. Il n’était plus qu’un tas de chair informe sur le sol de pierre.
– Qui êtes-vous ? demandai-je calmement. – Qui suis-je ? répéta l’autre, d’un ton léger. Mon nom est Winski Perorate. Je suis – ou plutôt, j’étais, le mentor de Sarevok, depuis son enfance. C’est à moi qu’il doit tout… c’est moi qui l’ai initié aux rituels de magie noire dont il avait besoin pour attiser son essence divine ; moi qui lui ai tout appris pour qu’il puisse s’engager sur le chemin du Trône de Bhaal. Bien sûr, je savais très bien que, qu’il réussisse ou qu’il échoue, j’aurais été le premier sur la liste de ses morts. Mais mon nom se serait perpétué à travers lui, en cas de succès. Comment l’histoire pourrait-elle oublier l’architecte qui a bâti les actions et la grandeur du Seigneur du Meurtre ? – Vous êtes répugnant, lui dis-je sans me départir de mon calme.
Jamais je n’avais prononcé ce mot avec autant de conviction. Ce petit vieillard hargneux et cruel m’inspirait, par sa simple présence ici, un dégoût innommable qui me tordait les entrailles. Pour sa gloire personnelle et pour le prestige de son nom, il avait voulu utiliser mon frère pour qu’il devienne le Dieu du Meurtre. Peu importait pour lui l’adolescent qu’était mon frère, peu importait pour lui ses victimes innocentes, peu lui importait le reste de l’univers, seule comptait sa petite personne.
– Oh, je me doutais que vous ne pourriez pas comprendre. Sarevok non plus, d’ailleurs. Tous deux, vous êtes les enfants d’un dieu. Le destin des Royaumes est indissociable des vôtres. Le reste d’entre nous doit se tailler sa place dans l’Histoire par tous les moyens possibles. La mort, ce n’est rien. L’insignifiance d’un être éphémère, c’est autre chose. – Assez de vos sarcasmes vénéneux, vieux serpent, intervint Jaheira, s’approchant à son tour. Où Sarevok se cache-t-il ? Il ne nous échappera pas. – Se cacher ? Sarevok n’a aucunement l’intention de se cacher. Il n’a plus besoin de faux-semblant – à cause de vous. Pourquoi persévèrerait-il dans son apparence respectable et valeureuse ? Non, tout le monde à présent connaît son véritable visage ; ses alliés l’ont laissé tomber. Seuls les plus fanatiques – ou les plus peureux – de ses alliés le soutiennent encore. S’il survit, il rassemblera toutes les ressources qu’il peut, puis il partira pour échafauder ailleurs de nouveaux plans. Mais avant de partir, il a encore quelque chose à faire. – Et vous allez nous dire quoi, je suppose ? s’enquit froidement Dynahéir. – Naturellement. Il veut vous tuer, Lohengrin. Quoi d’autre ? Vous êtes son frère – à ses yeux, vous tuer est sa seule raison de vivre. Il sait que vous le poursuivrez jusqu’à Val de Bise s’il le faut, et que c’est donc à lui de choisir le lieu de votre rencontre. Il a choisi. A l’heure qu’il est, il doit être dans son refuge : le temple de Bhaal d’Ombreville. C’est, depuis toujours, sa base, son repaire. C’est là qu’il se rassemblait avec ses « fidèles », et c’est là qu’il exécutait les rituels que je lui enseignais, pour accroître sa puissance. Soyez certain qu’il vous y attend. Et il ne sera pas seul.
Silence. Il me fallait un certain temps pour assimiler ces informations. Ombreville était donc, depuis le début, la base personnelle de Sarevok. Cela impliquait qu’il devait exister d’autres entrées ou sorties que le Labyrinthe des Voleurs. Contrairement à ce que nous pensions. Imoen estimait qu’en poursuivant Sarevok, on l’acculerait à Ombreville : en fait, c’était lui qui cherchait à nous attirer là-bas. Soit. Ca ne change pas grand-chose à notre programme.
– Si vous n’allez pas le chercher là où il vous attend, c’est lui qui ira vous chercher quand ça lui chantera. – La ferme, claqua sèchement Jaheira.
Je contemplai longuement Winski Perorate. « Vieux serpent », l’avait nommé Jaheira. Certes. Mais un serpent sans plus de venin. Je rassemblai mon énergie d’enfant de Bhaal, et lançait un sort de légère guérison. La plaie béante se cicatrisa partiellement.
– Vous vivrez, dis-je tranquillement tout en me relevant. Tous vos plans tordus ont échoué, et continueront à échouer. Vous n’êtes plus rien. Pour ce qui me concerne, l’oubli qui vous attend sera un châtiment suffisant. Mais d’autres viendront probablement vous demander des comptes ; vous n’y couperez pas. – Votre « charité » est admirable, répliqua le vieillard en se redressant légèrement. Vraiment, vous êtes un cas curieux. Votre voie est tellement différente de celle de Sarevok… Bah, cela importera-t-il vraiment à la fin ?
Il resta un moment perdu dans ses pensées. Je crus – mais peut-être était-ce une illusion de ma part – que la sécheresse et la cruauté de ses petits yeux verts s’effaçaient peu à peu.
– Cela importera-t-il vraiment à la fin ? répéta-t-il, s’adressant à lui-même. Qui ils sont, plus que ce qu’ils sont ? Pourquoi… Je n’y ai jamais réfléchi…
Il porta sa main au visage, ferma un moment les yeux, et soupira. Son visage se décrispa, et il apparut, pour la première fois, sans le masque grimaçant de ses sarcasmes, comme un vieux mage triste et fatigué ayant perdu tous ses pouvoirs.
– Laissez-moi, implora-t-il au bout de quelques secondes, comme s’il avait honte qu’on le voie ainsi. Ne vous préoccupez pas de moi. Ne vous inquiétez pas, je ne représente plus de menace pour personne. J’ai juste besoin… de me reposer un moment.
Il ne bougea plus. On aurait pu croire qu’il dormait. J’adressai un regard aux autres : tous, même Imoen, s’étaient relevés également, sac au dos, prêts à partir.
Sans plus un regard pour Winski Perorate, nous nous engageâmes dans le tunnel creusé dans la roche.
Vingt minutes plus tard, nous débouchions sur l’immense caverne dans laquelle gisait la ville morte d’Ombreville.
Du haut du promontoire, je restai longtemps à contempler le paysage flou et désolé qui s’étendait à nos pieds. Imaginez une ville, une ville structurée et ordonnée, ensevelie et asphyxiée en quelques secondes, et qui est restée là, pendant quelques siècles, à pourrir et à s’effriter. Les créatures les plus ténébreuses, les magiciens les plus noirs et les criminels les plus endurcis ont exploité son manteau de ténèbres, la flétrissant toujours davantage. Aujourd’hui, la ville est peuplée de morts-vivants qui s’y agitent sans cesse, mus par leur faim inextinguible et leur cruauté mécanique. Ombreville est un fatras de ruines maudites que quelques roches phosphorescentes éclairent sinistrement de leurs lueurs diaphanes.
– Quelle vue charmante, fit amèrement remarquer Jaheira. – Quel merdier, corrigea Minsc en un grondement sourd. Cela pue l’odeur du Mal. Pince tes narines, Bouh ! Nous ne laisserons rien d’intact ! – Où t-trouver Sarevok dans tout ç-ça ? s’interrogea Khalid, perplexe. – Le vieux mage de tout à l’heure a parlé d’un autel dédié à Bhaal, rappela Dynahéir. Ce doit être le bâtiment le plus imposant de la ville, celui qu’on voit au carrefour principal, là-bas. D’ailleurs, il y a un peu de lumière.
Elle avait de bons yeux, et elle avait raison.
La descente le long de la corniche fut périlleuse, et nous prit une bonne demi-heure, au bout de laquelle nous rejoignîmes la route principale de la ville. Nous marchions en silence. Nos pas résonnaient presque sans bruit dans l’obscurité mouvante ; mais, pour une raison que je ne m’expliquais pas, les zombis paraissaient rester à bonne distance de nous. Au bout de quelques minutes, Jaheira signala des bruits de voix. Soudain, quelques mètres plus loin, une petite troupe surgit d’une ruelle. Six mercenaires, dont un ogre. En pleine conversation.
– … c’est à droite. Qu’est-ce qu’on attend pour y aller ? – Attaquer Sarevok et ses acolytes de front, ça me paraît risqué. Il est dingue, mais il est coriace. On devrait plutôt s’arranger pour… – Silence ! Voilà quelqu’un.
Je m’étais arrêté à une dizaine de mètres d’eux. Ils tournèrent vers moi des regards surpris.
– Tiens, fit le plus grand d’entre eux, si l’on excepte, naturellement, l’ogre. Drôle d’endroit pour croiser des vivants ! Vous devez probablement être là pour la même raison que nous. Vous êtes, j’imagine, à la recherche de Sarevok Anchev ? Vous êtes ses amis ou ses ennemis ? – Et vous-mêmes ? répliquai-je sèchement. – Je m’appelle Rahvin, répondit-il avec un ton exagérément courtois. Mercenaire au service du Trône de Fer. Nous avons été envoyés pour tuer Sarevok . Il est devenu fou, et a assassiné nombre de nos dirigeants… mais dites-donc, plus je vous regarde, plus vous m’êtes familier. Je ne vous aurais pas déjà vu quelque part ? – Oui, dessiné sur un avis de recherche, fit la vieille magicienne.
A ce moment, je sentis un sort de protection glisser sur moi, venant de Dynahéir. Un sort pare-feu. Je compris ce qu’elle avait l’intention de faire, et j’acquiesçai silencieusement. Rahvin, lui, éclata de rire.
– Mais oui, bien sûr ! Lohengrin, n’est-ce pas ? Bon, bon, bon… c’est mon jour de chance. Ramener votre tête en plus de celle de Sarevok, voilà qui va me rapporter un joli petit paquet. Navré pour vous et pour vos amis, mais ce qui m’intéresse chez vous, c’est votre cadavre.
Je redressai la tête et le regardai en face. Je vis son sourire s’effacer et la peur naître dans la prunelle de son regard. Je n’en tirai aucune satisfaction.
Sarevok, pensai-je, était un salaud, un égoïste, un monstre de cruauté et de férocité. Mais ce n’était pas un lâche, un vendu ou un charognard. C’était un fauve indomptable au cœur rongé par les ténèbres. Ces pourris qui prétendaient ramener sa tête et la mienne à leurs maîtres ne lui arrivaient pas à la cheville.
Je me mis à marcher, puis à courir, puis à foncer, droit sur eux. Je chargeais, seul, tirant Fléau d’Araignées au clair d’un geste fluide. Rahvin esquissa un geste de recul et voulut pousser un cri d’avertissement inutile à ses comparses. Au moment où je fouettais l’air de ma lame, le sort de Dynahéir explosa sur moi, en même temps que la potion de nitroglycérine d’Imoen. Le feu glissa sur moi sans effort, les mercenaires s’effondrèrent sur le sol, calcinés ; la tête de Rahvin roula par terre. L’onde de déflagration se répercuta longuement à travers Ombreville, puis le silence s’établit à nouveau, comme une constante immuable.
Par habitude, les copains fouillèrent les corps, sans trouver quoi que ce fût d’intéressant, hormis des babioles magiques (bagues, parchemins, flèches, etc.). Je les regardai passivement faire, méditant tristement sur ces six nouveaux cadavres laissés dans mon sillage. Quelqu’un, quelque part, regretterait-il un jour ces hommes ? A contrecœur, je haussai les épaules, me forçant à me désintéresser du problème. C’était là une question stérile et insoluble. Pourquoi me la poser ? Je respirai longuement, comme si ça pouvait me décrisper le cœur. Je tournai mon regard vers le Temple de Bhaal, à moins de deux cents mètres de là.
Après une minute de temporisation, nous reprîmes lentement la route. Peu à peu, les façades délabrées défilèrent, le Temple sinistre grandissait, grandissait, jusqu’à ce que nous distinguions parfaitement jusqu’aux contours hirsutes de ses grilles et de ses portes.
Et devant ces portes, une silhouette solitaire nous attendait. Je m’arrêtai, à quelques mètres à peine. L’ombre s’anima, fit quelque pas, et apparut dans la lumière lugubre d’Ombreville. Lentement, elle enleva sa capuche.
C’était Tamoko.
– Bonsoir, Lohengrin. – Bonsoir, Tamoko.
Je fis trois pas en avant, avec un geste discret de la main envers mes camarades, pour leur signifier que ça ne concernait que moi.
– Cette fois, je crains de ne plus venir pour vous parler. Je dois vous affronter, Lohengrin, c’est la seule solution. Pourtant, vous aviez fait tout ce qui était possible… mais… mais Sarevok a compris que c’était moi qui l’avais trahi.
Sa voix sans timbre trembla et mourut. Ses yeux embués cillèrent, et deux larmes glissèrent sur ses joues.
– Il a décidé de m’abandonner. De me laisser seule face à vous et à tous ses autres ennemis. Je dois me battre, Lohengrin. Je dois me battre pour regagner sa confiance, son… son attention. C’est la seule manière pour qu’il comprenne… Et c’est pour ça que je suis là.
Elle redressa la tête, empoigna son fléau d’armes, affermit sa prise sur son bouclier. Certains auraient vu une prêtresse de Mask prête à attaquer. Moi, je ne voyais qu’une jeune femme désespérément amoureuse, ou plutôt amoureuse et sans aucun espoir. Je soutins son regard avec une infinie tristesse.
– Je dois le faire, répéta-t-elle d’une voix un peu aigue. Même si je sais que je n’ai aucune chance de vous vaincre ; que si vous gagnez, vous ferez tout pour le tuer ; que si vous perdez, contre lui ou contre moi, il partira ailleurs et recommencera. Il ne nous cédera pas, ni à vous, ni à moi. Je… je n’ai pas le choix. – On a toujours le choix, dis-je en accentuant chacun des mots, avec une calme ferveur. Tamoko, regardez-vous : vous avez, quoi, vingt-deux, vingt-trois ans ? Vous êtes jeune, belle, intelligente, courageuse, désintéressée, et capable d’aimer quelqu’un plus que vous-même. Ne gâchez pas votre vie.
Elle secoua doucement la tête.
– Peut-être ai-je le choix ; mais choisir m’est devenu insupportable. C’est au-dessus de mes forces. Je n’ai aucun espoir, dans aucune des alternatives qui s’offrent à moi. Non, Lohengrin ; je dois vous affronter, ici et maintenant.
Son corps souple de combattante se déplia, et elle se mit en garde. La lourde boule en fonte de son fléau oscilla faiblement.
– Je ne peux pas vous faire de mal, lui dis-je avec douceur. Nous ne sommes pas ennemis. – Mais vous devez vous battre ! s’écria-t-elle avec violence, écarquillant les yeux. Je suis devant vous, je vous barre le chemin. Vous ne passerez pas, Lohengrin ! Je suis un obstacle, un obstacle qui vous retient sur votre route. Libérez… Tuez-moi !
En réponse, je laissai Fléau d’Araignées tomber par terre ; j’ôtai le Heaume de Baldurien et le gardai à la main. Puis, je fis de nouveau un pas vers elle.
– Non, Tamoko. Je ne vous combattrai pas. Si réellement vous avez choisi de gâcher votre vie, alors c’est trop tard pour vous, et vous n’avez pas besoin de moi pour vous détruire. Mais je ne le pense pas. Si vous n’avez pas voulu me tuer lors de la mort de Gorion, c’était parce que vous n’étiez pas vraiment maléfique, et qu’il n’est pas trop tard pour vous. Voilà ce que, moi, je pense.
J’étais à présent à quelques centimètres d’elle. Tête nue, désarmé, je lui faisais face. Une vingtaine de secondes s’écoula. Un son étranglé monta de sa gorge, elle se mit à trembler. Sa main s’ouvrit, lâchant la poignée de son arme, qui tomba avec fracas sur le sol. Alors, elle plia peu à peu les genoux, s’accroupit sur le sol, entourant ses genoux de ses bras ; elle ferma les yeux à s’en fendre les paupières, et un torrent de larmes inonda son visage. Pendant une minute, elle ne fut que sanglots et pleurs. Tout d’un coup, je m’agenouillai devant elle, renonçant à mon rôle tranquille et passif en même temps qu’au vouvoiement trop formel, et lui posai la main sur l’épaule.
– Hé, Tamoko, ça va aller. Tu veux que je te dise ? Sarevok ne te mérite pas, et toi tu mérites mieux que lui. Ne te dis pas que tout ce que tu as fait pour lui – tout ce que tu t’es forcée à faire pour lui – t’a détruite et t’a perdue à tout jamais, parce que c’est faux. Tu es encore debout, intacte, forte. Tu te relèveras, tu t’es déjà relevée. Reprends ta route, reprends ta vie, répare ce que tu peux réparer, construis-toi une nouvelle existence. Je ne vais pas te conseiller d’oublier Sarevok et d’oublier ce que tu as vécu, au contraire. Vis avec, porte ça en toi. On a tous nos fardeaux, on vit tous avec. Tu en es capable.
Je lui avais parlé d’une traite, sans réfléchir, en mettant de côté toute réserve et toute retenue. J’avais l’impression de souffler avec vigueur sur une braise pour réveiller la flamme. Et je crois que je réussis. Les sanglots se changèrent en une respiration haletante ; elle cilla, regardant le vide ; puis, tout d’un coup, elle avala sa salive, et prit une très longue inspiration. Au bout d’une minute de silence, elle saisit d’un geste étrangement enfantin un pan de sa cape et s’essuya les yeux.
– Tu n’es pas comme lui, dit-elle en redressant soudainement la tête. Lui n’aurait pas hésité une seconde. Peut-être… peut-être doit-il plus à lui-même qu’à son sang d’être ce qu’il est. J’avais cru… mais…
Nous nous relevâmes d’un même mouvement. Elle soupira.
– J’ai été crédule. Oui, j’ai été trop crédule. J’aurai dû comprendre depuis longtemps. – Il n’est jamais trop tard pour réparer ses erreurs, dis-je d’un ton encourageant. – Et tant qu’y a de la vie, y’a de l’espoir, renchérit Imoen, intervenant inopinément, et contemplant Tamoko avec un franc sourire. – Et pierre qui roule n’amasse pas mousse, ajouta Jaheira d’un ton moqueur. A-t-on fini d’exploiter la sagesse légendaire des adages populaires ? Je crois bien qu’il y a un meurtrier, à l’intérieur, qui attend qu’on vienne lui réclamer justice. – Jaheira ! protesta Khalid d’un ton réprobateur. In-nutile d’être aussi… – Vous avez raison, coupa Tamoko. Je vous demande pardon. Passez, la route est libre. Moi, je dois partir, loin d’ici. Vers où ? Je l’ignore. Mais partir est déjà un bon début. – Vous commencez aussi à vous mettre aux adages ? fit observer Dynahéir avec un petit sourire. – Adieu, Tamoko, dis-je. Et bonne chance. – Bonne chance à vous, répondit-elle – et elle parvint à sourire.
Elle reprit son fléau d’armes, le passa à sa ceinture, puis commença à s’éloigner. Mais après quelques pas, elle s’arrêta, hésita, puis empoigna le pendentif de Mask qu’elle portait au coup, l’arracha, et le jeta. Elle se tourna à moitié vers moi, et me dit tout d’un coup :
– Lohengrin, une dernière chose : méfie-toi toujours de l’aveuglement de ceux qui veulent suivre ; et de la ruse de ceux qui veulent mener. J’ai été crédule, d’autres le sont plus encore. Toi et les autres enfants de Bhaal serez les étincelles que tous voudront exploiter pour l’explosion imminente.
Sur ces paroles sibyllines, elle rabattit la capuche de sa cape sur ses épaules, et disparu dans les ténèbres d’Ombreville.
Après quelques secondes de flottement, nous nous tournâmes vers la grille du Sanctuaire de Bhaal. Un silence perplexe suivit.
– Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? – Je suis crevée, rappela Imoen. – Nous sommes tous fatigués, corrigea Minsc d’un ton bourru. Même Bouh est fatigué, et pourtant il est très résistant ! Moi aussi, je suis fatigué, et en plus, j’ai faim. Le bottage du derrière de Sarevok sera pour demain. De toutes manières, cela m’étonnerait qu’il sorte, s’il nous attend. – Sage conseil, Minsc, approuva Dynahéir.
Nous nous sommes éloignés à une cinquantaine de mètres du Temple. Minsc, comme d’habitude en ce qui concerne ce genre de domaines, avait parfaitement raison : à peine le mot « dîner » a-t-il été prononcé que j’ai pris conscience du vide sidéral qu’était l’intérieur de mon estomac. Nous avons dressé notre campement et mangé en silence – enfin, presque, puisque Minsc a demandé « qui c’était au juste la fille qui voulait se battre avec Lohengrin et qui s’est mise à pleurer, parce Minc et Bouh n’ont rien compris à ce qu’ils ont dit », et qu’Imoen et moi nous sommes mis en devoir de lui donner quelques explications. Après cela, Imoen s’est enfoncée dans son sac de couchage pour s’endormir instantanément, Jaheira et Khalid ont demandé la permission de (enfin, Khalid a demandé la permission de alors que Jaheira signalait qu’ils allaient) dormir un peu à l’écart ; Minsc a tenu à prendre le premier tour de garde avec Bouh ; Dynahéir se prépare à dormir, et j’achève, pour ma part, d’écrire le compte rendu de cette longue et étrange journée. J’ai du mal à réaliser que nous touchons au but… du mal à concevoir qu’à quelques mètres d’ici, tapi dans ce temple morbide, mon frère puisse dormir lui aussi, se reposant tout en guettant notre arrivée, entourée de ses derniers serviteurs… du mal à ne pas penser que ce n’est qu’une nouvelle illusion, un nouveau stratagème, et qu’il va nous filer entre les doigts comme un volute de brouillard au moment où on croyait le toucher… du mal à réaliser que l’horrible statue immense et spectrale qui domine l temple est une représentation d’un des visages de mon père…
Mon esprit s’embrouille. Je vais essayer de dormir. Il le faut.
|