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Thibaud Mercier, dit Squall-Estel : auteur en amateur.


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[02/11/2008 16:01]
Cinquante-deuxième jour.

Sept heures.

Si je dois mourir tout à l’heure, que restera-t-il de ma vie ? Au final, je suis ramené à cette question qui est à l’origine même de ce journal. Tant de choses que je n’aurais dites à personne, tant de rêves que je n’aurai jamais avoués à quiconque, tant et tant de choses que je conserve enfouies et que j’aurais voulu confier à quelqu’un… Je me sens vivant ce matin, vivant dans ces ruines empestant la mort, plus vivant que je l’aurai cru imaginable. Mais dans moins d’une heure ou deux… qu’en sera-t-il ? Question terrible, mais moins terrible pourtant à mes yeux que celle-ci : quels seront les survivants de la bataille imminente ?

Le temps s’enfuit, les secondes s’évaporent entre mes doigts comme l’encre qui sèche sous ma plume. Bientôt, il nous faudra passer ces grilles, entrer dans le repère de Sarevok, et l’affronter. Plus nous attendons, plus lui et ses comparses auront eu le temps de se préparer à notre venue. Et ils auront l’avantage du terrain.

Si je dois mourir tout à l’heure, et si les lignes que je trace en ce moment doivent rester la seule trace de ma vie… que dois-je laisser ? Qu’est-ce que je veux y laisser ? Qu’est-ce qui bouillonne le plus dans mon cœur, qu’est-ce qui fait que je suis moi, que dois-je dire, écrire, pour espérer révéler quelque chose de moi-même ?...

Cette nuit, je me suis débattu sans relâche dans mon sommeil. Cette nuit, j’étais le Monstre, l’Abomination, l’Enfant de Bhaal honni de tous. Le kobold méprisé comme un rongeur, l’ogre dont les enfants ont peur la nuit. La foule me traquait dans mon rêve, torches et lances à la main, venant me chercher jusque tans ma tanière, me reléguant au rang des créatures qu’on nomme vermine et qu’on m’a appris à chasser depuis ma plus tendre enfance. Du moins, c’est ce qu’On aurait voulu me faire croire. C’est ce qu’On me répétait sans relâche.

Cette nuit encore, et plus que jamais, j’ai entendu la Voix. Une Voix qui ne cachait plus son origine, une Voix qui fait partie intégrante de moi-même depuis toujours et pour toujours. Cette voix me parlait de Destin, d’Essence Divine, de Malignité enfantée dans l’Os. Elle me dit que je ne peux changer ce que je suis, le Fils de l’Ecorcheur, le Fils de Bhaal ; jamais, quoi que je puisse vouloir faire, quoi que je puisse prétendre, jamais je ne me débarrasserai de la foule. Elle me traquera toujours, à cause de ce que je suis : le meurtre et la mort courent dans mes veines, plus denses et plus réels que mon propre ce sang. Si, au lieu de le nier, au lieu de combattre contre ma nature, si j’acceptais cela, alors je gagnerais en puissance et en force. L’essence de Bhaal ne pouvait plus être niée en moi, et il n’appartenait qu’à moi d’en accepter l’héritage.

Mais je ne niais plus. Je n’avais jamais nié ce que j’étais. Depuis ma plus tendre enfance jusqu’à cette nuit, j’ai agi non pas en fonction de ce que j’étais et de ce que je pouvais faire, mais en fonction de QUI j’étais et de ce que je VOULAIS vraiment faire. Peu importe le sang qui coule en mes veines, mon cœur reste inchangé. Cette nuit, j’ai cessé de regardé ce qui m’avait fait pour regarder ce que j’avais, moi, décidé de faire. Nashkel. Valpeld. Bois-Manteau. Château-Suif. La Porte de Baldur. Mes combats, mes victoires – nos combats, nos victoires. Ce ne sont pas celles de Bhaal, ce sont les miennes, ce sont les nôtres.

La Voix continuait à proférer ses menaces, à essayer d’imposer sa force et sa volonté, à tenter de me faire douter. En vain. La futilité de ses propos m’apparaissait soudainement avec toute sa clarté, toute son évidence. Et la Présence de Bhaal se taisait peu à peu, silencieuse et mécontente. Dans le calme naissant, un bourdonnement s’établit alors, remplaçant l’Appel. Un bourdonnement composé d’avertissements, de prophéties, de pressentiments. Un bourdonnement qui me parlait d’autres personnes, qui écouteront ce que j’ai ignoré, qui répondront à la Soif de Pouvoir, qui voudront me tuer pour prendre ma parcelle d’héritage et l’utiliser pour eux-mêmes. Mes frères, mes sœurs, multitude inconnue semée aux quatre-vents de Faêrun. Parmi cette foule indistincte et floue, un visage, un seul visage distinct et net, un visage qui ne me parle que de sa haine, de sa fureur et de sa cruauté. Sarevok, mon frère.

Alors, ouvrant les yeux sur la voûte vaguement luminescente de la caverne d’Ombreville, j’ai compris. Que Sarevok et moi étions liés par une dette de sang, une dette qui comprenait toute la Côte des Epées. C’est à moi, son frère, d’arrêter Sarevok. Tel est mon devoir.

J’étais passé du rêve au réveil sans la moindre rupture. Je me redressai, puis me levai. Je n’avais plus sommeil. Je pris soudain conscience de l’humidité glaciale ; je saisis la Cape de Baldurien et la jetai sur mes épaules, et me dirigeai vers le feu. Calme et solitaire (ou presque), Minsc déposait une nouvelle poignée de tourbe sur l’âtre. Bouh somnolait dans un pli de sa cape de fourrure. Je le saluai silencieusement, et marchai doucement pour me dégourdir les jambes. Toujours aucune trace de morts-vivants. Toujours ce silence troublé seulement par la respiration continue et diffuse de la caverne. En quelques pas, je parvins à une sorte de promontoire rocheux ; de là, une pente rocailleuse et érodée descendait jusqu’à un ravin. Je m’assis, et contemplai la voûte qui tombait en stalactites innombrables dans les profondeurs telluriques.

Au bout de quelques minutes, je réalisai à quel point c’était magnifique. Une beauté aussi étourdissante dans un endroit aussi ignoble que cette ville morte, cela dépassait l’entendement.

Un bruit feutré me tira de ma rêverie. Dynahéir s’asseyait à côté de moi, emmitouflée dans sa cape à l’étoffe sombre et étoilée. Son parfum délicat me chatouilla les narines et répandit en moi une chaleur indicible. Comment, me demandai-je, font les femmes pour à ce point sentir bon tout le temps ? Instinctivement, et comme si c’était le geste le plus naturel du monde, je posai mon bras sur son épaule. Sa tête s’inclina et vint se poser contre ma joue, la toison couleur d’ébène de ses cheveux se répandant comme un voile sur mon cou et ma nuque. Pendant quelques minutes, plus rien n’exista que le bruit de nos respirations et le battement de nos cœurs.

– Lohengrin…
– … hm ?
– Qu’est-ce que vous comptez faire, après ?
– Après ?... vous voulez dire, après Sarevok ?
– Oui.
– … Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Je ne sais pas.
– …
– Et puis, d’ailleurs, peut-être que j’en ai assez de m’occuper de moi et de ce que je dois faire. Mon Destin, les prophéties, tout ça… on peut bien laisser ça de côté un moment. Qu’est-ce que vous comptez faire, vous, après ?
– Moi ?
– Eh bien, oui. Vous devez bien avoir des projets, des endroits où vous voulez aller, après ?
– … Je n’y ai… pas vraiment réfléchi.
– Vous non plus ? On est deux, comme ça.
– …
– Vous avez l’air étonnée que je vous pose la question. C’est si surprenant, que je vous demande ce que vous avez envie de faire, vous ?
– … C’est que… je … je n’ai jamais eu d’autre projet à part mon pèlerinage. Et ma mission.
– Votre mission ? Ah oui, c’est vrai… Trouver et étudier la progéniture de Bhaal, c’est ça ?
– Oui.
– Vous comptez donc me garder comme spécimen d’études, quoi. C’est une bonne idée… je suis prêt à me soumettre à vos examens, si vous voulez.
–  Idiot !

Elle m’embrassa. Puis je l’embrassai. Puis nous nous embrassâmes. Puis…

– Ca y’est, j’ai trouvé.
– Trouvé quoi ?
– La réponse à votre question. Ce que je compte faire « après ».
– Et ?
– Eh bien, j’ai décidé de vous suivre où vous voudrez, Dynahéir. Comme ça, vous pourrez continuer à m’étudier et à étudier tout ce qui m’arrivera, et en plus, nous ferons tout ce que vous aurez envie de faire.
– …
– Pour une fois, vous déciderez de ce que nous ferons. Allez, Dynahéir, réfléchissez… il y a bien un endroit où vous rêvez d’aller, non ?
– … Oui. La Rashménie…

Un silence. Dynahéir resta les yeux perdus dans le vague.

– Savez-vous ce qu’est la Rashménie, Lohengrin ? Une immense terre sauvage, gorgée d’énergies élémentaires et mystiques qui fourmillent sans cesse, une terre où la nature bouillonne et tempête toujours et partout. A perte de vue, des bois, des plaines, des vallées, des lacs, des montagnes rocheuses et volcaniques. Une nature toujours impétueuse et hostile, où les animaux et les esprits se côtoient quotidiennement et fusionnent. Un pays et un peuple qui n’a jamais connu d’autre paix et d’autre richesse que la lutte pour la survie, et la persévérance. Les plus grandes villes seraient, à vos yeux, des villages bourbeux et informes… Le « Chemin Doré » qui, pour vous, occidentaux, est synonyme de richesses exotiques et de commerce, n’est là-bas qu’un chemin de terre qu’on entretient tant bien que mal depuis des siècles. Voilà ce que c’est.
– La vie ne doit pas y être facile.
– Non. Et pourtant… c’est un pays tellement vivant, tellement éveillé, Lohengrin, tout y est tellement plus intense et perceptible… les autres terres que j’ai parcourues durant mon pèlerinage m’ont toutes parues endormies, ternes, presque mortes en comparaison. J’ai parfois l’impression que ce n’est qu’en Rashménie qu’on trouve de vraies couleurs, de la vraie lumière imprégnée de puissance. Le souffle de Rashménie qui anime les tethlors et les effluves magiques et les phénomènes élémentaires n’existe nulle part ailleurs avec autant d’éclat. Et il n’existe aucun autre pays, Lohengrin, auquel je me suis sentie à ce point appartenir. J’aurais du mal à vous expliquer, à vous décrire en quoi la Rashménie est aussi merveilleuse et aussi terrible… car elle est terrible, sans doute aucun. Comme vous dites, la vie est loin d’y être facile : à bien des égards, selon vos critères, nous serions un peuple barbare. La mortalité infantile est terrible, et les enfants trop fragiles ou malformés sont abandonnés dans la nature dès leur naissance. Seuls les plus forts parviennent à survivre. Mais il y a des exceptions. Moi, par exemple.
– Vous ? Que voulez-vous dire ?...
– Ce sont des sorcières qui sont les guides du peuple rashemi, Lohengrin. Et tout enfant qui paraît avoir des prédispositions à la magie est adopté dès l’enfance pour être formées à la pratique de la magie. On leur apprend à glisser sur les fleuves de magie, à apprivoiser leurs courants, à domestiquer leur force. La magie devient pour les sorcières une faculté aussi naturelle que la parole ou l’exercice physique. Telles sont les sorcières rashemis. Mais moi… je n’étais pas douée pour la sorcellerie.
– C’est absurde, Dynahéir… vous êtes l’une des plus puissantes magiciennes que…
– Une magicienne, Lohengrin, vous l’avez dit. Une magicienne, pas une sorcière. La différence est importante… Là où mes camarades « apprivoisaient » la magie, je restais impuissante, incapable de saisir ce qui pour eux était si naturel et intuitif. Ce que mes sœurs maîtrisent naturellement et sans effort, j’ai dû l’étudier, le comprendre, l’analyser, avant de pouvoir façonner mon esprit à la pratique de la magie.  Encore aujourd’hui, en cela, je me sens en cela largement inférieure à mes sœurs.

J’en restai silencieux. Dynahéir était vraiment la dernière personne que j’aurais imaginée faire un complexe d’infériorité. Elle que j’avais toujours vue pleine de confiance, de sérénité et d’assurance… Je regardais soudain la jeune fille qui était blottie contre moi, et j’eus peine à la reconnaître. Mon cœur se serra – ou se gonfla – ou se perça – enfin, il fit quelque chose que je ne parviens pas vraiment à décrire, quelque chose que je n’avais jamais vraiment ressenti avant. Elle reprit :

– J’étais tellement heureuse le jour où l’Othlor m’a confié cette mission, tellement heureuse de voir mes efforts récompensés… tellement heureuse d’avoir l’occasion de faire définitivement mes preuves… Quand, le jour de notre départ, tout Mulsantir s’était rassemblée devant les portes pour nous souhaiter bonne chance à Minsc et à moi, et qu’ils voyaient tous en moi une véritable sorcière… je n’oublierai jamais ce jour, Lohengrin. Jamais.
– La fête de votre retour sera encore plus belle, fis-je remarquer d’un ton enjoué. Le retour triomphal de la Grande Sorcière Dynahéir et du Guerrier Berseker Minsc – et de son alter ego Bouh… tout Mulsantir sera là, les Bersekers de la loge du Dragon de Glace vous faisant une haie d’honneur ; banderoles, fleurs et vivats pour les héros de la Côte des Epées ! Les enfants rashemis se bousculeront pour arriver au premier rang et pouvoir vous apercevoir… Et vous leur raconterez vos exploits, vos aventures… et quand tout sera fini, vous m’emmènerez hors de la ville, et nous voyagerons à travers bois, vallons et montagnes… vous me montrerez tous les endroits que vous aimez dans votre patrie, et à chaque village où nous passerons, on dira en vous voyant : « c’est Dynahéir la Sorcière et Lohengrin l’enfant de Bhaal, les aventuriers de l’Ouest ! »…

Et Dynahéir riait, riait de sa voix douce et grave, comme je lui décrivais à tort et à travers tout ce que nous ferions lors de son voyage de retour. Quand mon inspiration se fut tarie et que je me tus, elle resta longtemps le sourire aux lèvres, les yeux fixés sur un paysage que je ne pouvais pas voir. Les secondes s’égrenèrent.

Au bout d’un moment, je sentis une goutte d’eau glisser sur ma main droite. Puis une autre. Il me vint à l’esprit l’idée stupide qu’il allait se mettre à pleuvoir, et que nous devions nous mettre à l’abri : mais je me rappelais soudain que nous étions dans une caverne, et non sous un ciel nocturne et nuageux ; fronçant les sourcils, intrigué, je regardai autour de moi : je vis alors que Dynahéir s’était figée, son sourire tranquille pas tout à fait effacé ; et les larmes ruisselaient sur sa peau brune.

– Dy… Dynahéir ? Que…

Elle ne répondit pas. Elle prit une longue inspiration qui parut infiniment douloureuse, et soupira silencieusement. Sa lèvre trembla. Mon cœur cessa de battre. Mes sens s’affolèrent. Je paniquai. Dynahéir pleurait ; c’était la première fois que je la voyais pleurer. Elle pleurait dans mes bras, et je ne savais pas quoi faire. Et je ne comprenais pas pourquoi.

– Dynahéir, qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai dit ? S’il… s’il te plaît, dis-moi, pourquoi est-ce que tu… est-ce que je…
– Je n’y retournerai jamais, Lohengrin, dit-elle soudain d’une voix tremblante et pourtant calme. Je le sais depuis toujours, depuis le jour même où je suis partie. Je ne rentrerai jamais en Rashménie. Je le sais, je l’ai toujours su.
– Mais pourquoi ? Pourquoi ? Une fois que tu auras accompli ton pèlerinage, tu pourras rentrer, et…

Mais elle secoua doucement la tête, et ses dernières forces parurent l’abandonner. Silencieusement, doucement, Dynahéir sanglotait dans mes bras. Comme un nigaud stupide et pataud, je restai là sans savoir quoi dire ou quoi faire, à la tenir éplorée contre moi. Désespéré, effondré, je cherchais de toutes mes forces ce qui avait bien pu la mettre dans cet état.

Puis, aussi soudainement qu’elle avait commencée – comme une giboulée de printemps – son chagrin s’effaça. Tout se calma, tout s’apaisa. Elle releva la tête, me regarda de ses yeux rougis, et m’embrassa. Ses bras m’enlacèrent, son corps se lova, et l’obscurité qui nous entourait se drapa d’un drap de velours.

Sans plus dire d’autre mot que mille mots d’amour, sans ne plus rien penser qu’à aimer toujours plus…

Si je dois mourir tout à l’heure, et s’il ne doit plus me rester qu’un seul souvenir de ce que fut ma vie, ce serait celui-là – ces battements de cœurs à l’unisson, ces secondes de tendresse absolue et infinie… Ce ne serait qu’un nom, qu’un nom murmuré et adoré : Dynahéir…

La lanterne vacille. Le vent glacial et souterrain est en train de tourner. Les ombres disproportionnées de mes camarades tournoient avec volubilité sur les ruines lézardées d’Ombreville. Le temps s’en va, les minutes s’enfuient ; il va être l’heure. D’ailleurs, il ne me reste presque plus d’encre.

Si je dois mourir tout à l’heure, je veux que tu restes là, carnet griffonné par ma plume gauche et inquiète. Celui qui te trouvera, Journal mon ami, connaîtra peut-être un peu de ce que j’aurai été. S’il a daigné lire mes angoisses, mes joies, mes exploits et mes mésaventures jusqu’ici… qu’il entende alors ma dernière volonté.

Qu’il aille boire une bière à la santé du jeune Lohengrin, celui-là même qui pose sa plume à l’instant pour empoigner son épée.





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