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Palais Ducal, vingt-deux heures.
L’épée est finalement rentrée dans son fourreau, et la plume dans ma main… je n’ai rien pu écrire trois jours durant. Ce n’est pas tant l’encre qui m’a manqué que la force, ou le courage. Ou le cœur. Ou peut-être tout simplement avais-je perdu toute raison d’écrire.
La bûche siffle et chante dans la cheminée, et la pluie ruisselle sur les losanges bleus de la fenêtre de ma chambre. Depuis deux heures à présent, je fais les cent pas, tournant en rond sans pouvoir chasser les pensées qui m’obsèdent. Puis, réagissant à une impulsion subite, j’ai saisi mon journal, ma plume, et je me suis assis à mon bureau.
Ce soir, j’ai choisi de reprendre la plume… de reprendre mon récit. Retourner à Ombreville… revivre ce combat…
Affronter à nouveau mon frère et les ombres du Temple de Bhaal.
Il le faut.
Revenir à l’instant où je déposais ce carnet entre les plis de ma couverture, et où je me relevais pour faire face à mes amis.
– Alors, Grinny… tu te sens prêt ? – Non, mais tant pis. Je ne pense pas qu’attendre y fasse grand-chose. – Bien dit, capitaine sans peur, approuva Jaheira avec son petit sourire habituel. – Hum, merci… euh… quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ? Du genre, des recommandations de dernière minute ? – … – … Bon… alors, on y va. – A toi l’honneur, proposa Imoen en s’écartant avec une petite révérence.
Je me souviens distinctement du petit temps de silence qui s’ensuivit. Puis – je crois que ce fut l’un des actes les plus difficiles de toute mon existence – je marchai jusqu’à la grille du Temple. Je la poussai, et elle s’ouvrit avec un grincement strident – et, est-il besoin de le préciser, sinistre. Quelques pas sur la pierre fendue du parvis, puis je tirai l’un des deux pans de la lourde porte de bronze ; un vol de chauve-souris en profita pour s’échapper par l’embrasure, avec des cris suraigus. Le temps de surprise passé, nous entrâmes un par un à l’intérieur du temple, sous les regards invisibles et sournois des faucheurs de pierre qui gardaient l’entrée.
Une odeur d’encens, épaisse et chaude. Un silence assourdissant, glacial. Quelques torches brûlaient d’un faible éclat mordoré, éclairant indistinctement le dallage. Au centre, devant l’autel, le symbole de Bhaal, un crâne entouré d’un cercle de gouttes de sang, riait de son rire sadique.
– La figure centrale est truffée de pièges, indiqua en chuchotant Imoen, qui ne perdait pas le nord. Un autre dans l’angle à gauche.
Et derrière l’autel, droit et impérial dans son armure d’acier, il y avait Sarevok. Son casque à l’effigie de l’Ecorcheur – le plus destructeur et le plus fameux des avatars de Bhaal –, était posé sur l’autel. Tête nue, les bras détendus le long du corps, Sarevok nous regardait avec impassibilité. Ses cheveux noirs lui tombaient en broussaille sur le front ; ses prunelles brûlaient comme deux charbons ardents. Puis, ses lèvres frémirent, sa poitrine s’agita. Un bruit sourd et étouffé monta de sa gorge ; et, tout d’un coup, il renversa la tête en arrière et éclata d’un rire puissant, un rire rauque qui résonna longuement dans la voûte de pierre. Ce fut comme si toutes les statues du Temple reprenaient son rire désabusé ; les yeux du Crâne parurent luire d’une lueur extatique. Peu à peu, Sarevok ravala son rire ; puis, tout d’un coup, il se redressa et me regarda droit dans les yeux.
– D’accord, lança-t-il avec un rictus féroce. D’accord, tu es de la famille. Personne d’autre n’aurait pu survivre comme tu l’as fait, à chacune des embuscades que je lui tendais, à chaque piège dans lequel tu venais te jeter ; personne d’autre n’aurait pu contrer mes plans et me suivre jusqu’ici, pour venir m’affronter. Oh, ce n’est pas que ça changera grand-chose, Lohengrin. Cette fois-ci, je vais faire ce que j’aurais dû faire depuis le début. Te combattre moi-même. Et tu mourras. J’aurai gagné et ce sera toi qui auras perdu. Et ça continuera comme ça jusqu’à la fin : je resterai le seul à survivre, le seul à m’imposer systématiquement, et à la fin je resterai le dernier. Et j’aurai réussi, tu m’entends ? J’aurai réussi… et ce sera l’avènement d’une nouvelle ère pour les Royaumes.
L’écho ne cessait d’amplifier ses paroles. Les ombres du Temple parurent danser. Il y eut un silence qui dura de longues secondes. Je pensais à Gorion, aux mineurs de Nashkel, aux gosses et aux femmes dont les cadavres écharpés étaient exposés dans le camp des Bandits, aux esclaves martyrisés de Bois-Manteau ; je pensais à la guerre qui avait failli éclater et aux milliers de victimes innocentes qu’elle était censée faire, pour assouvir cette soif de pouvoir et de puissance. Mon sang se mit à bouillonner, à me brûler comme jamais… Puis, brusquement, j’envoyai au diable toute ma haine, toute ma rancœur, toute ma colère, tout mon désir de vengeance. Je secouai avec violence la tête, et je tendis la main à mon frère.
– Il y a un autre moyen, Sarevok. Nous ne sommes pas obligés de nous entretuer. Tu n’as pas à être esclave de notre sang, esclave de notre père. Tu peux être libre, Sarevok. Viens avec moi. Rejoins-moi, mon frère !
Je sentis plus que je ne l’entendis Jaheira s’étrangler, et Imoen retenir son souffle, et Minsc se gratter la tête. Peu m’importait. J’en avais fait le serment : s’il y avait une possibilité, une seule, de sauver mon frère, je le ferais. Clairement, distinctement, et avec une force et une sincérité absolues, je répétai :
– Rejoins-moi, mon frère. Ce qui nous pousse à nous entretuer, ensemble, nous pouvons le combattre. Viens avec moi et tu seras libre, Sarevok, libre de découvrir ce que c’est que la vraie liberté, libre de ne plus être esclave de la soif du Mal ! – Tu ne comprends pas encore ? répliqua Sarevok, en avançant d’un pas. C’est ce que nous sommes. C’est ce que nous sommes depuis toujours, c’est ce que nous sommes destinés à être. Le Mal dont tu dis que je suis l’esclave, c’est moi-même. C’est aussi simple que cela. – Mais ensemble, nous pouvons affronter ce mal qui te ronge, ce mal qui nous ronge ! m’écriai-je. Nous pourrions affronter n’importe quel mal, quelle qu’en soit la source. L’union fait la force, mon frère ! J’aurais tout donné, tout, pour discerner la plus infime trace d’hésitation dans son regard. Pour sentir son cœur examiner ma proposition, ne fût-ce qu’une fraction de seconde. Pour apercevoir un fragment de ce qui restait d’humanité dans mon frère.
Mais il n’y eut rien, rien que ce sourire qui s’effaçait tandis qu’il secouait doucement la tête, que ce visage qui se fermait en une expression implacable, que sa voix d’acier qui se durcissait à chaque mot qu’il prononçait.
– Tu ne comprends pas, tu n’as jamais compris. Tu me parles de force ? Je ne peux pas être plus fort, Lohengrin. Je suis déjà fort, plus fort que tu ne le seras jamais ! Car toi, toi… tu as tué l’assassin qui était en toi. Moi, je ne l’ai pas tué, non… je l’ai DOMPTE ! Je ne suis pas l’esclave de mon sang, c’est lui qui répond à ma volonté ! Il est à moi et j’en fais CE QUE JE VEUX ! Bhaal est mort, sa volonté n’existe plus, et le pouvoir attend en son Trône. Il attend une volonté, une volonté suffisamment forte pour être digne de lui… cette volonté, je l’ai. Tous les autres échoueront ! Je resterai le seul, le seul parmi tous les enfants de Bhaal à être digne de l’héritage de notre père ! Et toi, Lohengrin, toi dont le pauvre petit esprit naïf et plein de rêves fleuris a été trop faible pour appréhender l’étendue de ses propres capacités, tu n’es qu’un réceptacle inutile de l’une des parcelles du pouvoir qui m’est destinée.
Il saisit de ses deux mains son casque, le souleva à bout de bras comme un trésor sacré, et le déposa sur sa tête. Il se redressa, et son aura meurtrière se déploya à nouveau, plus immense et plus terrible que jamais.
– Allez, Lohengrin, viens ! Viens et contemple ton frère… Et vous qui le suivez, regardez-moi ! Regardez le nouveau SEIGNEUR DU MEURTRE !
Et, alors que je pensais que la puissance de son aura avait atteint son paroxysme, elle se gonfla encore davantage et s’embrasa démesurément. Une angoisse atroce et glacée m’envahit. Je restai paralysé l’espace d’un battement de cœur. Puis mes yeux s’embuèrent. Une intense tristesse supplanta l’angoisse naissante ; une larme roula sur ma joue. Mon frère était mort.
– Alors je t’arrêterai, murmurai-je en raffermissant ma prise sur Fléau d’Araignées. – Angelo ! Semaj ! Tazok ! Dévoilez-vous et finissons-en !
Il empoigna son épée, et bondit par-dessus l’autel pour bondir droit sur moi, à l’instant même où, répondant à son appel, trois silhouettes émergèrent des ombres du Temple.
Je me souviens d’abord des explosions. J’aperçus l’arc d’Angelo une fraction de seconde, et mon réflexe de rouler de côté pour éviter la flèche explosive me sauva la vie. Au même instant, Imoen et Dynahéir, utilisant respectivement une amulette et un parchemin, lancèrent deux boules de feu simultanées sur Sarevok. Puis il y eut le sort d’enchevêtrement de Jaheira, à l’instant même où Tazok et Sarevok traversaient côte à côte le rideau de flamme ; le Temple de Bhaal sembla alors s’éveiller lui-même. Des brumes empoisonnées déferlèrent de nulle part, et d’innombrables fils gluants jaillirent des interstices du dallage, entravant nos mouvements. Après, c’est le trou noir, dû, d’après ce que je compris par la suite, à un sort de confusion lancé par le magicien de Sarevok.
Lorsque je retrouvai mes esprit, j’étais à l’autre bout du temple, acculé contre l’autel, combattant deux guerriers squelettes surgis je ne savais d’où. La bataille battait son plein, et le chaos qui régnait défiait l’imagination. Angelo et Imoen s’affrontaient en un duel d’archers impitoyables ; le corps d’Imoen ruisselait d’énergies protectrices diverses générées par les potions qu’elle avait bues, tandis qu’au contraire Angelo avait été dépouillées de toutes les auras dont je l’avais vu entouré au début du combat. Minsc et Khalid ne cessaient de reculer en essayant de contenir les assauts furieux de Sarevok ; sur l’aile opposée, Semaj – le magicien – entrelaçait jet de foudre sur jet de foudre, affrontant simultanément Jaheira et Dynahéir qui l’assaillaient de leurs magies, de part et d’autre de la pièce. Au centre, l’immense silhouette de Tazok était figée dans une posture offensive ; j’ignore qui l’avait ainsi immobilisé.
J’aperçus tout ceci d’un regard circulaire, entre deux parades contre mes adversaires morts-vivants. Esquive, contre, fente, parade ; je commençais à retrouver mes marques. Le premier des squelettes s’effondra bientôt. J’utilisai une partie de mon énergie curative, et m’attaquai au deuxième, redoublant d’ardeur. Une détonation assourdissante secoua le temple et je trébuchai. J’entendis un rugissement de rage, et je vis Imoen filer comme une flèche vers un abri. Elle venait, apparemment, d’utiliser une nouvelle fois son amulette d’explosions, et le corps calciné d’Angelo s’effondrait par terre. Ce fut à ce moment précis que Tazok fut libéré de son immobilisation.
J’entrevis instantanément ce qui allait se passer. Khalid avait reculé avec l’énergie du désespoir pour échapper à la lame implacable de Sarevok ; celui-ci, dédaigneux des assauts furibonds de Minsc, ne lâchait pas sa proie.
Khalid allait être coincé entre l’ogre et mon frère.
J’en oubliai mon squelette, et me ruai à son secours, arrivant à toute vitesse dans le dos de l’ogre. Mais ce fut alors que les fils de toile d’araignées se rétractèrent en un même ensemble, que le dernier volute de nuage mortel se dissipa spontanément, et que…
– Jaheira ! cria calmement Dynahéir. Maintenant !
D’un geste fluide et fulgurant, elle saisit une baguette qui pendait à sa ceinture et dessina une vaste arabesque. Elle apparut tout d’un coup transfigurée, plus majestueuse et sauvage que je ne l’avais jamais vue ; elle commanda, avec l’autorité d’une reine – ou plutôt d’une envoyée du Wychalarn de Rashménie :
– Esprits Téthors, venez !
Une demi-douzaine de formes animales translucides – étaient-ce des loups ? des sangliers ? des chiens ? – jaillirent tout autour de Tazok, qui trébucha et roula sur le sol. Dynahéir jeta la baguette, en empoigna une autre, esquissa le même geste, et huit autres formes apparurent autour de Sarevok et l’attaquèrent. Jaheira acheva à son tour un sortilège de convocation, et des chiens sauvages – bien consistants, ceux-là, émergèrent à partir d’un tourbillon de flammes, et se joignirent aux monstres de Dynahéir.
– Vous croyez que vos petites bestioles peuvent m’arrêter ? rugit Sarevok en lacérant l’une des formes qui l’entouraient.
Sans répondre, Dynahéir déroula un parchemin, et lança un quatrième sort d’invocation, et une dizaine d’esprits Téthors supplémentaires se ruèrent à l’assaut de Tazok. Jaheira soignait Khalid, lequel cherchait des yeux un adversaire proche. Mon squelette se rappela à mon bon souvenir en me déchirant le dos d’un coup d’épée. Avec un hurlement, je pivotai, le détruisit d’un coup puissant de Fléau d’Araignées, puis tombai à genoux. Je rassemblai une nouvelle fois mes pouvoirs naturels pour me guérir, et me redressai au moment où Semaj apparaissait, révélé par un sort de dissipation des invisibilités en provenance de Jaheira. Il n’était qu’à un ou deux mètres de moi, et la foudre bourdonnait autour de ses doigts comme il me regardait droit dans les yeux.
C’était le moment qu’attendait Imoen. Elle jaillit de l’ombre et enfonça l’ex-épée de Slythe dans le dos du mage. Son sort me manqua, ricocha sur la pierre, et le traversa de part en part. Il s’effondra avec un hurlement. Imoen porta une potion d’invisibilité à ses lèvres et s’évanouit comme il se tournait vers elle : je passai à l’attaque, et le manquai trois fois de suite, avant qu’il ne parvienne à lancer un sort de porte dimensionnelle.
Il réapparut, pantelant et essoufflé, près de l’entrée du temple. Je me lançai à sa poursuite, imité en cela par Khalid ; Tazok et Sarevok étaient occupés à éliminer méthodiquement chacune des bestioles qui les bloquaient. Mais Dynahéir lança un cinquième sort de convocation, et de nouvelles bêtes remplacèrent celles qui avaient été détruites. C’était, visiblement, la dernière cartouche de Dynahéir. Il nous fallait impérativement profiter du sursis qu’elle nous donnait : j’accélérai d’un cran dans ma course, et empoignai Fléau d’Araignées, et armai mon bras pour lancer un coup puissant, bien décidé à en finir avec ce mage de malheur. Ce dernier nous regardait arriver avec ses yeux froids et méthodiques. Le calme de ses gestes contrastait effroyablement avec la sueur et le sang qui imprégnaient son front. Je vis des flammes l’entourer, et se concentrer en un orbe étincelant entre ces deux mains.
Il ne nous regardait plus. Il regardait Dynahéir, qui était située à parfaite équidistance de Tazok et de Sarevok. Dynahéir le regardait aussi.
Je compris tout d’un coup. La boule de feu allait détruire en une seule fois l’ensemble des monstres qui bloquaient les deux guerriers.
– Dynahéir, attention ! Recule ! RECULE !
Je me souviens de la scène dans ses moindres détails. Le regard qu’elle m’adressa. Le calme sourire qui agita imperceptiblement ses lèvres tandis qu’elle poursuivait l’invocation de son éclair. La tranquillité avec laquelle elle refusa le geste réflexe amorcé par ses jambes, et demeura sur place. L’éclair qui jaillit de l’extrémité de ses doigts au même instant que Semaj lançait sa boule de feu. La tension qui se relâchait en elle au moment de l’explosion. Le sort de flamme qui glissa contre son aura protectrice. Les esprits Tethor qui s’évanouissaient, dissipés par le torrent de feu. L’expression de haine pure qui animait le visage de Tazok lorsqu’il se tourna vers elle.
Je me souviens n’avoir pas senti le sang de Semaj m’éclabousser à l’instant où Khalid le lacérait de sa lame. Je me souviens n’avoir pas entendu le hurlement que je poussais, comme je me ruais en avant au secours de Dynahéir. Je me souviens distinctement du piège que je sentis se déclencher sous mon pied, de la douleur fulgurant que je ressentis et qui me fit lâcher mon épée, et de la toile d’araignée qui jaillit du sol et me ligota avec force, me clouant contre le marbre.
Je me souviens de l’effort désespéré que je fis pour tendre ma main vers mon épée, dont le charme protecteur m’aurait libéré de ces entraves… Je me souviens du sentiment atroce d’impuissance, de mon cœur qui tombait dans ma poitrine comme je voyais les deux bras de Tazok lever son épée, de l’effort que fit Dynahéir pour ne pas bouger… et du sursaut ultime de terreur qui donna à son visage cette expression si enfantine que je revois encore aujourd’hui, du bras qui se leva en un réflexe inutile…
De l’angle surnaturel que fit son cou sous le choc, du bruit sourd de la tête qui roulait par terre, de l’instant de flottement où le corps restait comme suspendu dans l’air, avant de tourner doucement et de s’effondrer sur le dallage.
– DYNAHEIR ! NOOOOOOOOOOOOOOON NNN !!
Minsc entra dans une rage berseker inimaginable, sans commune mesure avec celles dont je l’avais déjà vu s’embraser. C’était comparable au déploiement de l’aura de Sarevok – une émanation subite et démesurée de fureur et de haine. Mais la rage de Minsc était encore amplifiée par le désespoir absolu, la douleur la plus totale. Je me souviens de tout cela comme d’un cauchemar embrumé : je me sentais glissé dans les ténèbres. Un sentiment de malheur sans nom m’envahissait, un sentiment d’irréparable, d’irrémédiable. Dynahéir, ma Dynahéir était morte.
Je me souviens avoir entendu sa voix, aussi réelle que si elle avait chuchoté à mon oreille, me murmurant : « Je l’ai toujours su… »
Puis ce fut les ténèbres. L’apathie. L’absence totale et parfaite de force : j’étais condamné à rester là, immobile et silencieux, à regarder le combat se poursuivre.
Je vis l’ogre immense ployer sous les coups aveugles de Minsc, comme un chêne pris dans une tempête de fer. La silhouette du berseker, tellement petite et frêle comparée à celle de Tazok, se mouvait avec une grâce, une vitesse et une puissance terrifiantes. Les ripostes furieuses et épouvantées de l’ogre ne semblaient pas l’atteindre. Le visage de Tazok se tordit en un rictus horrible, il voulut en finir une bonne fois pour toute en abattant de toute sa force son épée sur Minsc. Le contre foudroyant de Minsc se fondit dans l’attaque de Tazok, pivotant avec torsion invraisemblable de son corps pour esquiver l’épée et additionner la puissance de sa frappe à celle de l’ogre. L’épée trancha la montagne de muscle qu’était Tazok en son milieu, au niveau de la taille, un peu en diagonale. Le rugissement du monstre fit frémir les statues du Temple ; puis le râle fut étouffé par le sang qui inondait sa gorge, la tête retomba sur le sol, et il ne bougea plus. Minsc tituba, la lueur démente de ses yeux s’éteignit brusquement, et il tomba, sans plus de force, sur le sol, à côté de Dynahéir.
Le cri de rage que poussa Sarevok devant la mort de son dernier et plus fidèle lieutenant fut plus effroyable encore que le dernier cri de Tazok. Je ne vis pas partir le coup qu’il asséna à Khalid, mais j’entendis clairement le craquement de ses os et le fracas métallique qu’il provoqua. Le cadavre du demi-elfe fit un vol plané qui parut durer une éternité, avant de s’écraser contre la porte de bronze du temple. Jaheira hurla, et son hurlement se fondit en un rugissement puissant. Son corps enfla dans un scintillement de lumière, et une fraction de seconde plus tard, un gigantesque ours noir se jeta sur Sarevok, le faisant rouler à terre. Je fermai les yeux, pris d’un vertige croissant. Lorsque je les rouvris, la lumière se fraya avec peine un chemin jusqu’à mon esprit. Je sombrais toujours plus dans les ténèbres : bientôt, je ne vis plus rien. Le rugissement de triomphe de Sarevok, et la plainte mugissante de Jaheira me paraissaient venir de l’autre bout d’un tunnel interminable, avec un écho croissant. La voix rauque de l’ours faiblissait et montait dans les aigus tandis que Jaheira reprenait forme humaine.
– Couchée, la vieille.
Et Sarevok rit. Ses pas résonnèrent longuement dans la nef du Temple ; il passait d’un corps à l’autre, jusqu’à se diriger vers moi.
– Tiens, tiens, mon frère… tu n’es encore tout à fait mort, hein ? Très bien, je vais arranger ça. Je vais commencer par toi : je n’ai que trop attendu.
Je n’eus aucune réaction. J’en étais incapable : la torpeur engourdissait les moindres recoins de mon esprit et de mon corps. J’avais vaguement conscience de mon épée à quelques centimètres de mes doigts ; mais les mots de Sarevok et le reste du monde extérieur glissaient sur moi sans laisser la moindre trace. J’écoutais, abruti et amorphe, le rythme régulier des pas approchants de mon frère, et je m’en sentais curieusement bercé.
Mais les pas s’arrêtèrent subitement.
– Vous étiez six, fit-il d’une voix qui avait perdu toute sa moquerie. – C’est moi que tu cherches, enfant de salaud ?!
La lame d’Imoen arracha à Sarevok un hurlement strident.
– Tu vas me le payer, espèce de garce !
Bruits de pierre fendue. Course galopante. Cliquetis de lame s’entrechoquant. Fuite éperdue. Rire sadique de Sarevok.
– Tu ne pourras pas courir éternellement, ma jolie… Et tu n’as plus nulle part où te cacher. Ah, tu veux jouer à chat ? On va voir combien de temps tu peux tenir… Oh, mais je comprends, tu veux m’empêcher d’achever ton petit blondinet ? Alors viens me chercher, ma puce, parce que je vais vers lui… Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Tu as peur ? Tant pis pour lui, alors.
Le gémissement désespéré d’Imoen ressemblait à la plainte d’un enfant désespéré. Il y eut une explosion dont la chaleur me frôla la joue, puis un éclat de rire narquois de Sarevok, et des piétinements frénétiques sur le sol de marbre.
– Allez, montre-moi ce que tu sais faire avec ta petite épée, railla Sarevok avec hargne. Oh, mais c’est que tu ne te débrouilles pas si mal ! Tiens, évite ça ! Oh, bravo… et celle-là ?
Les dents serrées, Imoen étouffa un nouveau gémissement, de douleur cette fois-ci. J’entendis un bruit d’éclaboussure. Une vision monstrueuse s’imposa à mon esprit : celle de ma petite Imoen, ma vaillante et courageuse Imoen ensanglantée, luttant avec l’énergie du désespoir contre le colosse en armure qui avait tué mon Gorion. Pas elle aussi, suppliai-je. Ne le laissez pas me la prendre elle aussi. Par pitié, non, non, non !
La panique dissipa les brumes qui m’emprisonnaient. J’entendis à nouveau les battements en chamade de mon cœur, je sentis à nouveau le feu de mon sang me brûler les veines.
Et soudain, seul dans l’obscurité tournoyante, allongé et paralysé face contre terre, j’entendis la Voix, qui s’élevait de chaque fibre de mon être.
– Qui es-tu ? – Fous le camp ! hurlai-je. Fous-moi la paix ! – Qui es-tu ? Pourquoi restes-tu là sans bouger ? – … Laisse-moi… geins-je faiblement. Ou aide-moi, au lieu de me tourmenter… Aide-moi ! – Qui es-tu ? répéta la voix, plus fort. Tu n’es pas un petit enfant. Si tu étais un petit enfant, je pourrais te porter hors d’ici. Qui es-tu ? – Je suis Lohengrin, glapis-je. Fils de Bhaal !
Avec effort, je tentai de redresser la tête. Au loin, Imoen esquivait une dernière fois la lame de Sarevok, puis trébuchait et encaissait un coup terrible ; elle trébuchait et tombait à la renverse, s’assommant contre le socle d’une statue.
Dans l’ombre deux immenses yeux noirs me dévisageaient. Mais ce n’était pas des yeux de corbeau. C’étaient les yeux d’un cygne ; et la voix qui murmura une dernière fois dans le silence de mon esprit n’était pas celle de Bhaal :
– Oui… mais qui es-tu ?
Je me dressai debout et vivant dans les ténèbres, et je hurlai de toutes mes forces :
– J’ai grandi Lohengrin Cheveux-d’Or, fils adoptif de Gorion le Ménestrel, paladin du vivant Dieu des Larmes. Le Cygne mort d’Ilmater rendu à ses enfants ! – Alors libère-toi.
Je m’ouvris comme une fleur s’ouvre à la lumière : naturellement et sans réserve. Je jure – je le jure sur tout ce que j’ai de plus sacré – que me sentis déployer des ailes ; une tornade de plumes blanches se dispersa comme une pluie d’étoiles, et c’étaient des plumes ensanglantées ; les ténèbres ne disparurent pas, mais elles n’étaient plus seules, elle était constellée d’innombrables lueurs auxquelles je me sentais connecté : tous les enfants d’Ilmater, tous les êtres que j’aimais et pour lesquels, depuis toujours, je m’étais battu.
Ma main empoigna la poignée de mon épée, et le charme protecteur fit instantanément effet. Je portai ma main droite à mon front, et le Don d’Ilmater déferla de ma paume pour guérir toutes les blessures de mon corps, lequel s’emplit d’une puissance formidable. Je me jetai en avant et bloquai le coup de grâce de Sarevok à quelques centimètres de la gorge offerte d’Imoen. Il y eut un raclement d’acier, un temps de silence, puis je repoussai rudement Sarevok. Il me regardait avec des yeux écarquillés. Pour la première fois de ma vie, j’avais conscience de l’aura qui étincelait autour de moi, sous la forme de deux ailes blanches teintées de rouge.
– Le Cygne… murmura-t-il. C’était donc cela…
Je ne répondis pas : je demeurai immobile à soutenir son regard, l’épée tendue en un prolongement de mon bras vers lui. J’avais l’impression que la moindre parole de ma part aurait pu briser la sorte de transe dans laquelle je me trouvais. Le bruit rauque de nos respirations raclait le silence du temple. Au bout d’un moment, Sarevok se redressa, tendit son épée maculée de sang en adoptant la même garde que moi ; un sourire étrange passa sur ses lèvres, et une lueur indéfinissable alluma son regard.
– Au fond, c’est mieux ainsi. Rien que toi et moi, mon frère… c’était écrit.
Nous attaquâmes en même temps. Je vidai mon esprit de toute réflexion, laissant comme jamais Ilmater guider ma lame. L’univers se réduisit à des formes lumineuses ou sombres qui tournoyaient en cercles et en spirales, à des mouvements fluides qu’il fallait bloquer, contrer, anticiper, attendre, diriger, basculer. Les deux épées, celle de Sarevok et la mienne, dansaient leur danse mortelle comme deux fantômes d’acier. Le cliquetis des lames était une mélodie, une mélodie continue et funèbre qui résonnait autour de nous, accompagnant nos mouvements. Tout se balançait, tournait, s’équilibrait. Les blessures s’additionnaient aux blessures, le sang au sang, l’épuisement à l’épuisement.
Puis l’aura meurtrière de Sarevok se déploya à nouveau, de toute sa puissance. Le temps s’arrêta. Je vis l’énergie de Sarevok se focaliser dans son épée brandie, je sus qu’il voulait en terminer avec cette ultime frappe, je contemplai la splendeur insoutenable et infiniment menaçante de son geste. Et en même temps, je remarquai l’ouverture que cela me laissai. Corps et âme, je refusai l’esquive, j’acceptai le coup, j’embrassai ma mort, et me jetai dans l’ouverture sans tenir compte du bras de Sarevok qui s’abattait et de mon instinct de survie qui me commandait d’éviter le coup.
Mais l’attaque de Sarevok avait été une feinte : sa frappe s’orienta imperceptiblement vers là où j’aurai dû me jeter pour l’éviter. La lame glissa sur toute la longueur de mon bras, raclant sur l’os : la pointe de Fléau d’Araignée entra dans le torse de Sarevok comme celui-ci accompagnait son coup de tout son poids. Je sentis ma lame transpercer la chair, jusqu’à ce que l’acier vienne cogner contre ma garde. Son corps se raidit, sa tête de se crispa contre mon épaule, et ses lèvres articulèrent, à quelques centimètres de mon oreille, un hoquet inaudible que jamais, de toute ma vie, je n’oublierai :
– Non…
Je retirai mon bras et mon épée, le corps de mon frère s’effondra en avant, je tournoyai et plantai de toute la force de mes muscles vacillants mon épée dans le sol, clouant littéralement Sarevok dans le marbre.
Il y eut un silence qui dura plusieurs secondes : comme un somnambule, je m’efforçai de décoincer mon épée en me relevant : lorsque j’y parvins, le corps de Sarevok roula sur le dos avec un faible râle ; puis je perdis l’équilibre, voulut me rétablir, et constatai que je n’avais plus la moindre énergie pour rester debout.
Après un temps indéterminé, je fus ranimé par un liquide magique qu’on me versait dans la gorge. Je m’étranglai à moitié et me mis à tousser ; mais j’avalai malgré tout la majeure partie de la potion de soins. L’énergie curative se diffusa dans mes muscles : pour la première fois depuis ce qui me paraissait une éternité, j’eus conscience que je respirai – et que mon cœur battait. J’ouvris précautionneusement les yeux : je vis le visage d’Imoen au-dessus du mien. Ses yeux étaient pleins de larmes.
– Enfin, tu te réveilles. Tu as de la chance : c’était ma dernière potion de soins. Je l’ai trouvée sur le corps du magicien. – Imoen… – Chut. Ne parle pas. Repose-toi. – J’avais cru que… – Chut, j’ai dit.
Elle me prit dans ses bras et me serra avec force. Je sentis ses larmes couler de ses joues sur ma tempe.
– Imoen, tu m’étouffes. – Pardon, fit-elle en relâchant son étreinte. Mais j’ai eu si peur… je voulais pas qu’on t’ait perdu toi aussi.
Silence, rythmé par sa respiration haletante et chargée de sanglots. La sensation atroce de vide que je croyais avoir oubliée me poignit à nouveau le cœur. Malgré les protestations d’Imoen, je pris appui sur mon coude et me redressai. Elle m’avait traîné près du mur, loin du corps de Sarevok. Celui, calciné, d’Angelo, gisait à quelques mètres de là. Jaheira était adossée contre la porte de bronze, avec le corps inerte de Khalid sur ses genoux. Ses yeux étaient rougis mais une expression résolue figeait son visage : en croisant mon regard, elle hocha doucement la tête. Entre deux statues de Faucheurs, la masse puante et ensanglantée de Tazok gisait par terre. Et à deux mètres du cadavre de l’ogre, Minsc était agenouillé devant le cadavre de Dynahéir.
C’est le spectacle le plus déchirant qu’il m’ait jamais été donné de voir.
Immobile, silencieux, le berseker semblait ne pas respirer. Sa tête chauve et tatouée était dénuée de toute vie et de toute expression ; de ses paupières fermées, les larmes coulaient sans interruption. Les blessures du berseker ne saignaient plus, mais il n’avait pas cherché à les soigner ; il n’avait pas chercher à essuyer le sang de l’ogre qui maculait sa besantine et ses vêtements. La petite silhouette de Bouh se profilait sur le sommet de son crâne, et le rongeur ne bougeait pas : plus rien n’avait d’importance, de raison de vivre. Dynahéir était morte.
Dynahéir était morte.
Je me recroquevillai sur moi-même et posai la tête sur mes genoux pour étouffer mes sanglots.
Au bout de quelques temps, plusieurs heures, peut-être, je sentis la main d’Imoen se poser tendrement sur ma nuque.
– Jaheira dit qu’il faut y aller. On peut encore sauver Khalid si on apporte son corps dans un temple avant après-demain, mais Dynahéir… – Je sais, murmurai-je.
Dynahéir avait été décapitée. Il était impossible de ramener une âme dans un corps qui a subi pareille mutilation. Je le savais bien. Je redressai lentement la tête, et il me parut avoir des muscles de pierre.
Jaheira s’était levée, et elle avait chargé le corps de son époux sur son dos. Elle nous attendait. Elle désigna d’un regard interrogateur Minsc, qui n’avait toujours pas bougé.
Silence. Avec une précaution infinie, Imoen risqua d’une voix brisée :
– Minsc ?...
Sans répondre, Minsc se redressa. Il saisit un pan de la robe d’archimage et l’utilisa pour envelopper la tête tranchée de Dynahéir et la ramener contre son corps. Il enroula le tissu comme un linceul, le prit délicatement dans ses bras, et se leva. Lentement, très lentement, il marcha jusqu’à la porte de bronze et sortit du temple.
Quelques instants plus tard, Jaheira fit de même. Avec un geste fatigué, j’empoignai Fléau d’Araignées et l’utilisai comme appui. Imoen m’aida à me relever, et m’entraîna vers la sortie.
Ce fut alors que j’entendis un bruit, un bruit infime, qui me cloua sur place. Imoen se figea également : elle avait entendu aussi.
Je pivotai d’un coup, et serrai Fléau d’Araignées avec bien plus de force que nécessaire. Le corps de Sarevok gisait en plein milieu de la figure centrale de marbre. Je fis quelques pas pleins de prudence vers lui.
– Tu es encore vivant, mon frère ? demandai-je doucement.
Encore un pas, puis un autre. Puis un dernier. Le casque de l’écorcheur était un peu tombé en arrière : le visage de Sarevok apparaissait dans la pénombre, inexpressif. Ses yeux bruns fixaient le plafond avec calme ; ses cheveux noirs maculés de sueur étaient collés à son front. Un filet de sang séché teintait le bord inférieur de sa lèvre. Il avait l’air très jeune, comme ça.
– Frère ? appelai-je à voix basse.
Je vis ou je crus voir sa pupille se dilater légèrement lorsque je plongeai mon regard dans son regard fixe ; il me semble également que je pressentis l’instant où la dernière étincelle de vie s’éteignait en lui.
Et puis… et puis… ah, je jure que si Imoen ne l’avait pas vu en même temps que moi, j’aurais cru à une hallucination, à une illusion cruelle et sournoise émanant des pierres maudites de ce temple… Une poussière dorée s’envola de l’épée de Sarevok ; puis une autre, puis encore une autre, puis tout un nuage d’étincelles luisantes ; le masque de l’écorcheur s’effrita, d’abord les cornes, puis le bord des yeux, puis ce fut l’ensemble d’armure qui fut comme rongée de termites invisibles et qui se dissipa en un tourbillon de poussière luminescente ; et, continûment, comme s’il n’y avait jamais eu de frontière entre l’armure et le corps ou le corps et l’armure, le visage de mon frère s’évapora aussi, et tout le reste de sa chair et de son squelette… le nuage dorée enfla, voleta dans la crypte, puis fut comme aspiré par la rigole de sacrifice de l’autel, là où le sang des victimes rituelles était versé jusque dans les entrailles de la terre…
Et je jure, je jure qu’au moment où la dernière poussière disparut dans les profondeurs, je vis les yeux du Crâne de Bhaal dessiné dans le dallage de marbre luire d’une lueur démente, et un rire cruel et rauque s’éleva de nulle part et résonna comme un glas funèbre dans la nef…
Je suis très fatigué. Je n’ai plus la force d’écrire plus ce soir ; j’écrirai le reste demain.
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