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Thibaud Mercier, dit Squall-Estel : auteur en amateur.


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[02/11/2008 16:03]
Cinquante-sixième jour : épilogue.

Dix heures.

… Il ne me reste d’ailleurs, à la réflexion, plus grand-chose à raconter.

Nous sommes partis d’Ombreville sans regarder en arrière ; nous avons parcouru le Labyrinthe de la Guilde en sens inverse, sans aucune difficulté. C’était comme si le Labyrinthe avait gardé la mémoire de notre premier passage et nous reconnaissait le droit de l’emprunter à nouveau sans nous remettre à l’épreuve. Voleta nous attendait à la sortie, avec quelques potions de soins et beaucoup de question. Nous n’avons eu le cœur de répondre à aucune d’entre elles.

Quand nous sommes sortis de la Guilde des Voleurs, il faisait nuit. Toute la Porte de Baldur était en effervescence, et personne ne faisait attention à nous. Nous sommes restés un moment sur le perron, comme des idiots, sans trop savoir quoi faire. Et puis Minsc a pris la direction des portes de la ville, sans mot dire, en gardant Dynahéir dans ses bras. Tous ceux qui le virent s’écartèrent à son passage. J’esquissai un geste pour le suivre ; Imoen me retint doucement, en secouant la tête.

Quand je me suis retourné, Jaheira n’était plus là. Je devinai qu’elle avait pris la direction du temple de Tymora.

– Qu’est-ce qu’on fait ?
– …
– On devrait peut-être aller raconter ce qui s’est passé aux Grands-ducs, tu ne crois-pas ?
– Oui. Probablement.

Ce fut ainsi que nous retrouvions, quelques minutes plus tard, devant les portes du Palais Ducal. Les gardes attendaient notre arrivée ; nous avons été discrètement introduits dans un salon privé, où nous avons rencontré les Grands-ducs : Liia, Belt – et Eltan, qui paraissait remis de son empoisonnement. Nous leur avons fait un compte-rendu succinct de la traque de Sarevok jusqu’à Ombreville ; ils ont ensuite posé de longues questions sur les motivations de Sarevok, et la manière par laquelle nous avions déjoué ses plans. J’ai été aussi précis que possible – en omettant volontairement les prophéties d’Alaundo et la nature de ma parenté avec Sarevok. Je pense qu’ils n’ont pas été tellement dupes de mes cachotteries ; n’importe, ils nous ont remerciés de la manière la plus solennelle qui soit, et nous ont fait invités d’honneur du Palais.

Les Grands-ducs insistèrent pour que nous soyons présentés à l’ensemble des nobles de la Porte de Baldur ; Imoen s’esquiva en prétextant qu’il était logique que ce soit moi seul, ou le groupe entier, qui devait retirer les honneurs officiels. Je pense qu’en son for intérieur, elle avait horreur d’être sur le devant de la scène, surtout pour un public aussi snob et gavé de richesses. La cérémonie eut ainsi lieu, un tantinet improvisée : on me nomma en grande pompe « sauveur de la Côte des Epées », on me blanchit des crimes dont j’étais accusé à Château-Suif, on me gratifia d’une récompense substantielle et d’une médaille pour services rendus à la ville, on proposa l’édification d’une statue en mon honneur ; il y eut ensuite un cocktail tout à fait mondain, où quelques dames de la noblesses tinrent à me faire rencontrer leurs « charmantes filles », et d’autres gentilshommes m’entretenaient à mi-voix de services que je pourrais leur rendre.

Je ne suis pas resté longtemps, de crainte que le sentiment de nausée qui grandissait en moi ne finisse par se peindre sur mon visage. Une jeune servante me conduisit à ma chambre – plus somptueuse que la plus somptueuse des suites royales d’auberge dans lesquelles il me fut donné de loger. Avec un buffet rempli à craquer d’alcools plus raffinés les uns que les autres. N’ayant rien d’autre à faire, j’ai entrepris de vider les petites bouteilles, une par une. Au bout de la cinquième, j’ai pensé à Dynahéir, et j’ai pleuré.

J’ai pleuré, pleuré, jusqu’à ressentir un besoin irrépressible d’air frais. Je suis sorti sur le balcon. La ville fourmillait de son activité nocturne. Cà et là, les étoiles brillaient. Le Chiontar coulait comme à son habitude. Et loin, loin dans les collines de l’autre rive, une petite lumière rouge tremblotait. Un feu, un grand brasier, à moins d’une lieue de là.

Je sus aussitôt, en une intuition certaine, que c’était le bûcher funéraire de Dynahéir, et que, si j’avais eu des yeux d’elfes, j’aurai discerné la silhouette de Minsc qui se tenait devant, regardant les flammes purifier le corps meurtri de sa sorcière, et les étincelles monter vers les étoiles, et la fumée grise tourbillonner dans la nuit, et la nuit apporter l’esprit de sa protégée loin, loin vers l’Est, par delà les forêts, les plaines, les déserts, les montagnes et les lacs ; jusqu’en terre de Rashménie.

Je suis resté toute la nuit à contempler l’étoile rousse qui scintillait au loin ; jusqu’à ce que l’aube vienne colorer de teintes pastels le ciel et la ville, et que les derniers éclats du feu soient morts.

Le lendemain fut un jour de fête à la Porte de Baldur. Des émissaires revenaient d’Amn, porteurs de messages de paix ; les premiers convois de Fer en provenance des Mines de Nashkel arrivaient. On annonçait la mort de Sarevok Anchev, le criminel à la tête du complot qui avait fomenté la crise de Fer ; à en croire les crieurs publics, tous les malheurs des derniers mois étaient terminés.

J’avais, moi, l’impression qu’ils ne faisaient que s’apaiser un moment avant de commencer vraiment.

Imoen et moi avons passé la journée ensembles. Nous avons rencontré Entillis, l’ami Ménestrel de Khalid et Jaheira, qui nous a félicités en même temps qu’il nous donnait des nouvelles de nos deux amis, qui étaient partis le matin même pour le Sud. Khalid a besoin de repos pour recouvrer véritablement la santé, et Jaheira compte bien le lui donner. J’étais un peu triste qu’ils soient partis sans nous dire au revoir, mais Entillis me donna alors un présent que Jaheira lui avait confié pour moi : une amulette de Ménestrel ; c’était celle de Gorion.

Imoen s’est efforcée de me faire oublier mon chagrin en me traînant de fête foraine en fête foraine et en me faisant essayer, une par une, toutes les tavernes de la ville. Je ne sais plus trop comment j’ai réussi à retrouver mon chemin jusqu’au Palais : je me souviens qu’un garde sympa m’a montré une entrée de service discrète qu’on pouvait utiliser, si on souhaitait rentrer sans trop faire de tapage.

Hier matin – enfin, au réveil, c’est-à-dire en début d’après-midi – Imoen est venue m’apporter mon petit-déjeuner. Elle m’a annoncé tout de go son intention d’abandonner définitivement sa carrière de cambrioleuse.

– Depuis le Labyrinthe de la Guilde, je n’arrête pas de faire des cauchemars, m’expliqua-t-elle. Je crois que ça m’a fait prendre conscience que… que je ne suis pas faite pour être une voleuse. Je n’aime pas voler ; je déteste les donjons truffés de pièges ; depuis quelques temps, même crocheter les serrures ne m’amusait plus.
– Si tu ne veux plus être voleuse, qu’est-ce que tu veux être, alors ? demandai-je en buvant avec précaution mon café.
– Tu me promets de ne pas te moquer ?

Je haussai un sourcil intrigué, et je promis. Imoen me tendit alors un livre, qui ressemblait étrangement au livre de recettes de Winthrop, sauf que les pages de ce livre étaient couvertes de runes. Je mis quelques secondes à percuter.

–  C’est un grimoire… ?
– Oui. Grinny, je veux devenir magicienne ! J’avais toujours rêvé d’apprendre la magie, mais quand j’étais petite, je n’avais pas d’argent – et il en faut pour s’acheter tous les bouquins et toutes les méthodes d’apprentissage. Quand nous sommes arrivés en ville, la première fois, et que j’ai vu la boutique de magie… ça a fait tilt. J’ai acheté des tonnes de manuels, et…
– C’était donc ça que tu étudiais avec Dynahéir, compris-je tout d’un coup.
– Oui. Je me suis confiée à elle, et elle m’a donnée des tas de conseils… elle me disait que j’étais très douée, et que j’apprenais super vite.

Un silence. Je sentis comme une boule dans la gorge. Dynahéir… oui, elle avait dû adorer me faire cette petite cachotterie. Et aider Imoen. Elle avait dû adorer ça… Imoen parut remarquer mon expression et enchaîna rapidement :

– J’ai demandé à Liia si elle pouvait me prendre comme apprentie. Et tu sais, elle est vachement sympa ! Elle a tout de suite été d’accord, et elle m’a proposé de loger ici aussi longtemps que je le voudrais. J’ai déjà appris à mémoriser des sorts de magie mineure, Lohengrin ! Je vais commencer dès demain à suivre un cursus accéléré…
– Je suis content pour toi, Imoen. Oui, vraiment content…

Je pris un bain chaud dans lequel je restai tellement longtemps que mon valet de chambre dut venir s’assurer que je ne m’étais pas noyé. Puis je me vêtis de mon armure de plate, que quelqu’un avait pris soin de nettoyer et de rafistoler ; je jetai la cape de Baldurien sur mes épaules et en rabattit le capuchon. Un quart d’heures plus tard, j’arrivais dans les bas-fonds.

Je fus accueilli joyeusement par toute la bande du chantier ; les enfants avaient trouvé mon absence particulièrement longue. La Chapelle d’Ilmater était presque debout, et un prêtre qui passait par la ville avait accepté de s’y établir durablement. Les plans du chantier ont été quelques peu élargis : les Grands-ducs ont apporté le soutien à la « Fondation Cygne » qui avait été, entretemps, officiellement fondée : un orphelinat allait être construit à la place de l’ancienne maison close. Je reconnus dans ce geste une idée de Belt.

Frère Lampion (le prêtre) a inauguré la chapelle reconstruite en y célébrant le premier office. Il y eut une bonne centaine de personne : une vieille mendiante me dit, les larmes aux yeux, qu’elle n’aurait jamais cru vivre assez longtemps pour voir cette chapelle à nouveau remplie. L’office fut suivi d’une petite fête, où les enfants du chantier s’en donnèrent à cœur joie en chahut et en jeux. Au moment où je voulus m’éclipser, Puck, le chef de l’une des petites bandes de gamins du chantier, me retint ; je fus traîné malgré moi sur la petite estrade, et Puck ordonna un triple ban pour « le Chevalier Cygne ». Je crois que la dernière fois que j’avais autant rougi, ce fut lorsque la nymphe de Ragevite m’avait donné sa « récompense ». Le contremaître du chantier achevé s’approcha alors, et m’offrit, au nom de tous, un pendentif en bois sculpté, représentant un cygne. J’ai accepté le présent avec le premier vrai sourire depuis plusieurs jours.

Quelques heures plus tard, le crépuscule commençait ; assis sur la rambarde du Pont de Baldurien, je regardais les eaux grises du Chiontar couler… et je repensais…

Le jour où j’ai découvert ma vraie nature, j’avais cru… j’avais cru que tout ce que j’avais vécu depuis mon enfance n’était qu’un mensonge. Que je n’étais pas un paladin, mais un guerrier avec les pouvoirs d’un fils du Seigneur du Meurtre. Pendant des jours entiers, je n’avais plus cru en rien, en rien d’autre qu’en ma solitude.

Mais je n’ai jamais été seul. Jamais. Ce que Gorion m’a appris depuis ma plus tendre enfance, c’est qu’on n’est jamais seul quand son cœur est ouvert. Nous créons notre propre solitude quand on considère l’autre comme un étranger, comme un inférieur ou comme un ennemi. Mais si l’on est à l’écoute, on découvre toujours – toujours – qu’on est connecté. Toujours.

J’ai enfilé le pendentif de Cygne, avec l’intention de ne jamais l’enlever. Cygne m’avait-on nommé, parce que mon aura de paladin était celle d’un cygne ; cygne j’étais donc. Voilà la réponse à toutes mes angoisses. Ce que je suis ? Fils de Bhaal, héritier du Seigneur du Meurtre mais refusant cet héritage, meurtrier dans l’os, mais refusant de céder à l’appel du meurtre. Qui je suis ? Lohengrin le Cygne, paladin d’Ilmater, qui combats depuis toujours et pour toujours pour que les innocents de ce monde ne soient pas victimes des pourris de ce monde.

Je me suis redressé, et j’ai contemplé les remparts de la ville. C’était la nuit qui commençait. Dans les bas-fonds, les proxénètes commençaient leur travail. Les voleurs professionnels préparaient leurs outils ; les esclavagistes partaient en quête de chair fraîche à capturer pour ensuite la revendre. Des enfants qui n’ont pas mangé depuis un ou deux jours se serrent les uns contre les autres et s’emmitouflent dans leurs couvertures pour se protéger contre le froid nocturne. Les sans-abris regardent avec inquiétude le ciel : le temps va se mettre à la pluie. Dans les quartiers chics, le spectacle n’était au fond pas différent : l’exploitation de l’homme par l’homme, la sournoiserie et la cruauté des uns martyrisant la faiblesse et la fragilité des autres. Du haut jusques en bas de l’échelle du monde, le même manège, la même lutte, le même triste spectacle : les rires mêlés aux cris de désespoir.

J’ai remis la capuche de la cape sur mon front, et je suis rentré dans la ville.

Le jour achève de se lever, et j’arrive à la fin des dernières pages de mon carnet. Cela coïncide sans doute avec la fin de ma première aventure, celle que j’avais attendue pendant tant d’années… J’imagine. Je suis bien loin d’avoir le sentiment d’un triomphe. Ni d’une victoire. Ni même d’un achèvement, d’ailleurs. Au fond, qu’ai-je fait durant ces quelques semaines qui séparent mon enfance dans le sanctuaire de Château-Suif de cette matinée au Palais Ducal ? J’ai vu mourir celui qui m’avait élevé, j’ai perdu celle que j’aimais, j’ai tué mon frère. J’ai appris qui j’étais. J’ai appris ce que c’était que l’amitié. J’ai pris conscience de ce qui m’attendait. J’ai compris que je ne pourrais pas y échapper ; j’ai compris aussi, d’ailleurs, que je ne le souhaitais pas.

« Lorsque les bâtards de la Bête auront atteint l'âge adulte, ils dévasteront le territoire de la Côte des Epées. »

Chaque seconde qui passe nous rapproche de l’orage qui va éclater. L’orage que moi, mes frères et mes sœurs, nous déclencherons inévitablement… les uns voudront réclamer l’héritage de Bhaal ; les autres voudront échapper à ceux qui veulent les pourchasser ou les exploiter. D’autres encore ne feront qu’écouter leurs consciences, et iront jouer leur rôle dans la tempête parce qu’ils se sentent liés aux victimes innocentes qu’elle engendrera.

Je ferai partie de ceux-là.

FIN





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